
Neuf heures. La voiture blanche du SDIS du Var se gare sur le parking de terre, et la femme qui en descend ne dit pas bonjour. Uniforme vert sombre, GPS et talkie à la ceinture, la peau brûlée par quinze étés en forêt. Elle pose une casquette blanche sur chaque tête — Léo, Élise, et trois autres. Le geste est calme, mais ne demande pas la permission.
Le ciel n’est pas franchement bleu : il est laiteux, voilé — un ciel de chaleur. Ça sent la résine et la poussière chaude. Du nord-est, un premier souffle tiède fait claquer une étoffe au mât. Léo lève les yeux : un drapeau orange. Madame Vidal — le nom cousu sur sa poitrine — suit son regard.
« Orange. Ça veut dire “sévère”. Au-dessus, il y a le rouge : “très sévère”. Aujourd’hui, vous allez apprendre à lire ça. » Ce n’est pas une promenade. Léo l’a compris avant de savoir pourquoi.
Ils marchent. La terre n’est pas le calcaire blanc de chez Léo, mais une terre sombre, brun-rouge, semée d’éclats de roche luisante et feuilletée. Une autre pierre, à une heure de chez lui.
Le chemin est anormalement large. De chaque côté, sur deux mètres, la végétation a été coupée ras. « Pourquoi il est large comme ça, ce chemin ? » « C’est une piste . Défense des forêts contre l’incendie. Dix mètres. Pour que les camions passent, et pour que le feu, s’il vient, ne saute pas : là où on a tout coupé, il ne trouve plus rien à brûler. Une coupure. »
Élise regarde les bords nets. « Et puis y a pas d’herbe sèche du tout, ici. » « Le . Moins de broussailles, moins de feu. » Vidal désigne une borne orange. « Ça, c’est un point d’eau : en forêt, pas de robinet, les citernes attendent les camions. Plus haut, sur les crêtes, des vigies — des postes où on guette. Plus tôt on voit un feu partir, plus il est facile à éteindre. »
Au bout de huit cents mètres, le paysage se brise. D’un pas à l’autre, le vert s’arrête. Le sol devient noir-gris, charbonneux ; une odeur âcre de bois brûlé monte de la cendre. Des troncs tiennent debout, squelettes nus. À leur pied, pourtant, ça repousse — des touffes vert vif, basses, serrées.
« Deux mille dix-sept. Sept ans après. » Élise s’accroupit devant un tronc coupé, en compte les cercles. « Quarante-sept. Il avait quarante-sept ans avant. »
Léo croyait que c’était la forêt qui revenait. Vidal le détrompe : ce sont des pionniers — des cistes, des rejets de souche, des petits pins sortis de la chaleur même du feu. La vraie forêt, les grands arbres, mettront trente à cinquante ans. « Cinquante ans pour revenir ? » « Au moins. Le feu compte en dizaines d’années. Nous, on compte en jours. C’est pour ça qu’on fait attention. »
Elle fait asseoir les enfants en cercle sur un tronc tombé.
Vidal fait passer des objets dans le cercle : un mégot, un éclat de bouteille en verre, une douille. « Neuf feux sur dix sont d’origine humaine. Pas la foudre. Nous. » Léo tourne l’éclat de verre vers le soleil ; la courbe resserre la lumière en un point clair sur sa paume, et le point chauffe. « Ça chauffe. » Vidal lui reprend l’éclat. « L’effet loupe. Un bout de verre dans l’herbe sèche peut concentrer le soleil comme ça, sur une brindille. Les causes les plus fréquentes, ce sont les mégots, les barbecues, les étincelles des travaux. Mais on ne laisse aucun verre dans la nature. On le ramasse, et on le jette. »
« Qui connaît le numéro à appeler ? » Trois enfants : « Quinze ! » « Le quinze, c’est le médecin. Le SAMU. Pour le feu : le 18, les pompiers. Ou le 112, le numéro d’urgence européen, qui vous oriente vers le bon service. Et le 114, par SMS, pour ceux qui n’entendent pas. Ces appels sont gratuits, et ils sont : les secours savent d’où vous appelez. »
Elle détache chaque mot. « Et appeler ne suffit pas. C’est ce qu’on dit qui compte : où est le feu, le plus précisément possible. Le nom de la piste, une borne, un carrefour. Et ce que vous voyez — de la fumée, ou déjà des flammes. »
On va apprendre les choses qui comptent. Vous avez devant vous ce qui arrive quand on les oublie.
« Et si le feu vient sur nous ? D’abord, on se met à l’abri dans une maison, un bâtiment en dur. On ne fuit pas dehors : on rentre, on ferme. » Elle marque un temps. « Mais imaginons qu’on soit dehors, comme ici, loin de toute maison. »
Vidal tend le bras vers la piste, la large bande nue qui redescend vers la base. « On ne fuit pas à pied devant le feu, jamais : en pente, ou poussé par le vent, il accélère. On rejoint l’abri en dur le plus proche — ici, la base, par la piste, sans courir. Pas la voiture : ce n’est pas un abri, elle peut brûler. Et si la fumée arrive, un tissu mouillé sur le nez et la bouche. » Elle regarde chaque enfant. « Le plus important se fait avant : savoir où est la maison en dur la plus proche. Toujours. »
Le talkie crépite. Vidal écoute, la mâchoire serrée. « Tout le monde debout. On rentre. » Léo suit son regard vers le nord-est, et il le voit. Loin, par-dessus les crêtes, à quatre ou cinq kilomètres, un panache gris-blanc monte droit, puis se courbe. Pas de flammes : juste cette colonne pâle, et le battement grave des rotors d’un hélicoptère bombardier d’eau.
Sa main ne tremble pas. Léo s’en aperçoit comme d’une chose étrange. Sa tête, déjà, fait ce qu’on lui a appris vingt minutes plus tôt. La distance — loin. Le vent — du nord-est, vers eux mais lentement. Le 18, l’abri en dur au bout de la piste. La leçon vient de devenir vraie.
Ils repartent par la piste, en file, sans courir. À mi-chemin, le talkie grésille, plus calme : « Foyer maîtrisé. Zone évacuée par précaution. » Léo marche et s’écoute : son cœur ne cogne pas. Il n’a pas eu peur, comprend-il — il a fait attention. La différence est énorme.
À la base, un banc de bois sous l’eucalyptus. Mais celui-ci n’est pas gris-argent, pas fendu : il est lisse, brillant, ambré, et sent la cire. « Ici, c’est entretenu. C’est un signe. » « En base, on entretient. Un bois bien tenu, ça dit que quelqu’un est là. »
Dans la voiture, Léo serre sa casquette blanche — il ne l’a pas rendue. « On apprend les choses qui comptent », dit-il, presque pour lui-même. Par la fenêtre, Vidal se penche une dernière fois : « La prochaine fois, va voir comment on construit les murs qui arrêtent le feu. Les restanques. »
- Q : Quelles sont les trois pointes du ? — R : Le (la végétation sèche qui brûle), le (l’oxygène de l’air, attisé par le vent) et la chaleur (une source d’allumage : mégot mal éteint, barbecue ou feu de camp, étincelle d’un outil). Si l’on retire une seule pointe, le feu ne peut pas exister.
- Q : Quel numéro appeler en cas de feu, et que faut-il dire ? — R : Le 18 (pompiers), le 112 (numéro d’urgence européen) ou le 114 (par SMS, pour les personnes sourdes ou malentendantes). Le 15 est le SAMU, pour le médecin. L’appel est gratuit et ; il faut dire où est le feu, le plus précisément possible.
- Q : Que faire si un feu approche ? — R : Se mettre à l’abri dans un bâtiment en dur, débroussaillé si possible : on rentre, on ne fuit pas à pied devant le feu, et la voiture n’est pas un abri sûr, elle peut brûler. On ferme portes, fenêtres, volets et aérations, on met un linge humide sur le nez et la bouche contre la fumée, et on ne ressort que sur consigne des secours ou de la mairie. Jamais courir devant le feu : en pente, ou poussé par le vent, il accélère.