Neuf heures. L’homme ne dit pas bonjour. Il salue d’un hochement de tête, le dos voûté comme un crochet par cinquante ans de pierre, les mains larges et fendillées, et désigne du menton un tas de cailloux contre le mur du jardin.
« Trouvez-moi celle qui pèse 10 kilos. »
Léo regarde le tas. C’est tout ce qu’a dit Maître Olivier depuis leur arrivée. Ils s’accroupissent. Léo empoigne une grosse pierre, l’arrache du tas : trop lourde, il la repose. Maître Olivier a déjà repéré la sienne. Il prend une pierre que Léo n’avait pas remarquée, la dépose dans ses mains tendues. Le poids tombe d’un coup, plein, exact. Le calcaire est froid et humide contre ses paumes — la terre a plu cette nuit.
« C’est lourd, 10 kilos », dit Léo. Le vieil homme ne sourit pas de son adresse. Il s’essuie une main sur son pantalon.
Pesez avec votre dos, pas avec votre cerveau.
Ils marchent cinq minutes, jusqu’à un coteau. Le versant monte en gradins doux : des bandes de terre plate, larges de deux à quatre mètres, retenues par des murs de — certains à hauteur de genou, d’autres plus hauts que Léo. La lumière rasante du matin glisse dessus et creuse chaque mur de son ombre longue, comme à Sainte-Victoire l’an dernier. Léo est passé devant ce coteau cent fois. Il ne l’avait jamais regardé. Il se met à compter. « Quarante. J’avais jamais compté. »
« Des . Des terrasses. Le mur retient la terre sur la pente, fait un sol plat où l’on plante, et ralentit l’eau de pluie au lieu de la laisser tout emporter. » Maître Olivier désigne les quarante lignes d’un geste lent. « C’est un livre. Chaque ligne est une page. Chaque pierre est un mot. »
Plus loin, trois ouvrages se touchent presque : une petite cabane ronde coiffée d’un toit de pierres qui se rapprochent vers le sommet ; un long mur bas qui file droit ; une restanque sous un olivier centenaire. « Une . On s’abrite dedans. Le muret. Il sépare les parcelles. La restanque. On cultive dessus. Trois choses différentes. Même technique. »
Maître Olivier s’arrête devant le muret bas, y pose la paume à plat, et la laisse là — comme on pose la main sur le flanc d’un animal qu’on connaît. « Celui-là, c’est mon grand-père. 1936. » Il ne dit rien de plus. La lumière dorée passe entre les oliviers en taches mouvantes.
Ils descendent vers un muret en partie écroulé. Maître Olivier nomme les morceaux en les touchant, un mot par pierre. « . » La face plate, dehors. « . » Une pierre longue qui traverse tout le mur de part en part. « . » Les pierres plates du dessus. « Drainage. » Les grosses, en bas.
« Et ça tient comment ? Y a rien entre. » « Le poids. La forme. La pierre posée sur deux autres, jamais une seule. Les trous entre, et l’eau qui passe. » Léo essaie d’identifier sur le mur effondré : ça, parement, il en est sûr — la face est lisse. Ça, en travers… il ne sait pas. Mais il ne voit plus un tas : il voit une chose construite, avec des règles.
Retour au jardin, devant un petit talus qui s’effrite. Maître Olivier ne dit plus rien. Il commence à trier. Il prend une pierre, la tourne sous trois angles, la jauge dans la main, la pose. Il fait cinq petits tas : les faces plates d’un côté, les longues traversantes d’un autre, les plates et larges, les grosses, et le rebut. Vingt minutes passent. Deux cents kilos triés, et pas une seule pierre encore posée. « Tout est dans le tri », dit Léo, bas. Le mur n’est pas encore là, mais il est déjà décidé.
Puis la construction. Un mètre de long, cinquante centimètres de haut. Léo pose une pierre ; le vieil homme la déplace de trois centimètres, sans un mot. Chaque pierre s’assoit sur deux pierres en dessous, les joints décalés. Léo en cale une avec une petite pierre-coin ; elle bascule quand même. « Trop lourde », souffle-t-il. « Le dos, pas la tête », dit Olivier. Trois pierres par minute, pas plus.
Puis Léo pose un bloc — et Maître Olivier tend la main vers lui… et la retire. Il ne le déplace pas. Léo regarde la pierre rester là où il l’a mise. « Elle reste », dit-il.
L’après-midi, le mur monte. Maître Olivier prend six pierres plates et larges. « Le . Posez-les comme un couvercle. » Le mur fait maintenant un mètre de long, quarante-huit centimètres de haut. « Ça suffit. Poussez. »
Léo pose les deux mains sur le couronnement et pousse. De toutes ses forces. Le mur ne bouge pas. Il pousse encore, jambes tendues, et c’est lui qui glisse sur la terre, pas la pierre. On dirait qu’on pousserait un cheval lancé. « Ça bouge pas », dit Léo, et sa voix est plus grave d’un cran. « Ça bougera pas. » Il le sent sous ses paumes : ce qu’il a posé ce matin tiendra. Pas une heure, pas un jour.
Ils s’assoient sur un banc en bois sous un olivier. Le banc est ambré, lisse, sain — il a cinquante ans et n’en paraît pas dix. Le vieil homme prend une goutte de cire au bout des doigts et la passe sur le bois d’un geste circulaire. « Une fois par an. Après les pluies. Mon père aussi. Mon grand-père aussi. » Pas d’amertume. Juste le geste, et la lignée dite tout net.
Toute l’année j’ai appris à voir. Aujourd’hui j’ai appris à faire.
Léo regarde la main qui cire, et tout l’an se relie d’un coup : la dalle claire que sa tante Adèle lui faisait toucher ; le thym que Mamie lui mettait sous le nez ; le canal mort que son père Pierre lui montrait ; la fleur minuscule trouvée avec Marine ; la dame du feu et sa casquette blanche. « Mamie. Papa. La dame du feu. Tous, ils entretiennent quelque chose. »
Il est temps de partir. Maître Olivier se penche sur le tas de rebut — pas sur le mur ; il ne défait pas son ouvrage — et prend une pierre. Il la tend à Léo. « Vous la gardez. Quand vous saurez où, vous la poserez. »
Léo serre la pierre contre lui. Elle est froide, rugueuse, ordinaire. Ils sortent du jardin ; la lumière dorée rase la route, ça sent l’olivier feuillu. Derrière eux, en bas du jardin, le petit mur brille dans l’or. Sur la route, Léo dit : « Toute l’année j’ai appris à voir. Aujourd’hui j’ai appris à faire. » La pierre pèse, exacte, dans sa main.
- Q : Comment un mur de pierre sèche tient-il sans ciment ? — R : Par le poids, la forme, le frottement et le calage des pierres — jamais par collage. Chaque pierre repose sur deux autres, les joints sont décalés, et le mur penche un peu en arrière (le « fruit ») pour résister à la poussée de la terre. Surtout, l’eau passe entre les pierres : elle ne pousse pas, donc le mur ne cède pas.
- Q : Pourquoi préférer la pierre sèche au mortier ? — R : Quatre raisons : elle ne fissure pas au gel (elle joue au lieu de casser), elle laisse l’eau s’écouler au lieu de l’emprisonner, elle dure 200 à 300 ans contre une cinquantaine pour le ciment, et elle se répare en une heure, une pierre à la fois.
- Q : , , muret : quelle différence ? — R : Même technique, trois usages. La restanque est une terrasse de culture qui retient la terre sur la pente. Le muret (environ un mètre) sépare les parcelles. La borie est une cabane d’abri, coiffée d’un toit en encorbellement (des pierres qui avancent jusqu’à se rejoindre).