Neuf heures, et la roche blanche tape déjà si fort que Léo plisse les yeux. Devant lui, Marine ne se retourne pas. Elle marche comme on marche chez soi — un pas régulier, baskets de marche bien lacées sur le calcaire. Ils ont quitté le parking de Port-Miou il y a trois minutes.
Pendant l’heure de voiture, Léo a parlé de Sainte-Victoire — les sillons, les strates, l’aigle de Bonelli, le mot karst qu’il lâche maintenant comme un connaisseur. Sa cousine a hoché la tête, sans rien ajouter. Elle vit ici toute l’année, à La Ciotat ; lui n’est que de passage.
À droite, la mer : un turquoise qu’aucun mot ne tient. À gauche, le calcaire renvoie le soleil de mai bien plus dur qu’à Sainte-Victoire. Le sentier zigzague entre des pins d’Alep tordus par le vent. L’air sent le sel et la résine chaude. Léo a beaucoup à dire. Il le garde. Ici, c’est elle qui sait où l’on va.
Marine s’arrête devant un poteau. Sur le calcaire, une marque de peinture bleue, fraîche. « Bleu, c’est le Parc. On ne le quitte pas. »
Léo touche la roche : plus dure que celle de chez lui, plus dense. À Sainte-Victoire, le sentier officiel était jaune. « Pas comme chez nous, alors. » Marine hausse à peine une épaule. Non. Chaque massif a son code, et le sien s’arrête à la sortie d’Aix.
Cinquante mètres plus loin, le sentier longe un à-pic. Le vide s’ouvre d’un coup — quatre-vingts mètres de roche blanche jusqu’à l’eau, sans barrière. Par réflexe, Léo avance vers le bord. Une main le tire par la manche. Ferme, nette, sans un cri.
Pas comme ça. On regarde de loin. On ne se penche pas. Et on ne court jamais, ici.
Léo s’accroupit à un bon mètre du bord, comme elle lui montre. De là, il voit ce qu’il n’avait pas vu debout : la lèvre de la falaise n’est pas pleine. Elle avance dans le vide, mince, fissurée. Pendant qu’il regarde, deux ou trois cailloux se détachent tout seuls du rebord et tombent, silencieux. Personne ne les a touchés. « Mh. » C’est tout ce qu’il dit. Mais cette fois, quand Marine repart devant, il ne cherche pas à la dépasser.
Le sentier descend vers un replat où la roche s’est creusée de mille petites choses : des rigoles, des cuvettes, des cannelures qui se croisent comme des veines. « Ça, c’est des . » Léo s’accroupit, touche. Ce n’est pas comme à Sainte-Victoire : les rigoles vont bien plus profond, plus tordues. « Plus profond qu’à nous », dit-il, lentement.
« Ici, la roche est mangée deux fois. Par la pluie, comme à Sainte-Victoire. Et par le sel de la mer. » Dans une vasque, un fond d’eau de pluie attend, bordé d’une croûte blanche. Léo approche la main. « Ne bois pas. Le sel est dedans. »
Trois pas plus loin, dans une fissure abritée, Marine s’arrête sans rien dire. Léo ne voit d’abord rien. Puis si : une fleur. Minuscule. Cinq millimètres, blanche, posée sur des petites feuilles charnues. Il s’agenouille — à un mètre du bord, machinalement, comme il vient d’apprendre.
« Sabline de Provence. Elle ne pousse qu’en Provence. Nulle part ailleurs au monde. » Léo se penche sur les cinq millimètres. Il avait cru, sans y penser, que le Parc protégeait la mer, le bleu, la carte postale. Il comprend que ce n’est pas pour la mer. C’est pour ça — une fleur si petite qu’on marche dessus sans la voir, et qui fut une des raisons de créer le Parc, il y a une dizaine d’années.
Ils gagnent la pointe d’un promontoire. Deux cents mètres plus bas, la mer encadrée de parois, et au pied de l’une d’elles une bouche sombre : une grotte. « Quand la mer monte, elle entre dedans. » L’eau y pulse, doucement, toutes les trente secondes à peu près. « Elle respire », dit Léo. La mer n’a pas creusé la grotte seule : le calcaire s’était déjà fissuré là ; la mer n’a fait qu’élargir une faiblesse, coup après coup.
Ils descendent vers une petite calanque. L’eau est claire, immobile. Léo y plonge la main. « Hé ! » Seize degrés. « En mai, personne ne se baigne. Sauf les fous. » Mais sous la surface, il voit tout : le fond rocheux à cinq mètres, des algues vertes, un banc de petits poissons argentés. « On voit jusqu’au fond. » « Toujours. »
Plus haut, à l’ombre d’un pin d’Alep, un banc de bois. Léo pose la main sur le dossier : gris-argent, profondément creusé, les fibres soulevées comme une pelouse miniature. « Comme le banc d’Adèle. Mais en pire. »
« Le sel, plus le soleil. L’air en est plein, ici ; il ronge le bois, et le soleil brûle la surface par-dessus. Sans rien, un banc tient quelques années. Avec un peu de cire chaque année, trois fois plus. » Léo se rappelle le belvédère de Sainte-Victoire. La même règle, en plus dur : le bord de mer ajoute le sel à tout. Ce qu’il a appris là-bas ne s’efface pas — il s’ajoute.
- Q : Pourquoi les des Calanques sont-ils plus profonds qu’à Sainte-Victoire, alors que c’est la même roche ? — R : Parce que le calcaire y est dissous deux fois : par la pluie acide, comme à l’intérieur des terres, et par le sel des qui cristallise et désagrège la surface. Deux attaques au lieu d’une creusent des rigoles plus profondes et tortueuses.
- Q : Pourquoi l’eau des calanques est-elle si transparente ? — R : Parce qu’aucun fleuve ne s’y jette : pas de boue ni de terre en suspension. La mer y est aussi , pauvre en nutriments et en plancton. L’eau est claire parce qu’elle est pauvre — limpide mais fragile.
- Q : Quelles sont les trois règles de sécurité au bord des falaises ? — R : Ne pas courir près du bord, ne pas se pencher (s’accroupir à au moins un mètre), et rester sur le sentier balisé. La lèvre est friable et des blocs s’en détachent seuls ; le vrai danger est la falaise, pas la mer.