Deux heures de l’après-midi. Léo secoue la gourde une troisième fois. Le plastique vert résonne, creux. Vide. Il l’incline au-dessus de sa paume : deux gouttes tombent. Sur le calcaire blanc, elles posent deux taches sombres qui pâlissent, rétrécissent, disparaissent. Quinze secondes, pas plus. La pierre les a bues avant lui.
Il a chaud. Une chaleur sèche qui pèse sur la nuque. L’air ne bouge pas. Au-dessus du sentier, un pin d’Alep ne tient qu’un rond d’ombre étroit : le soleil tombe presque à la verticale. Et partout, les cigales — un grésillement strident, continu, qui sature l’air.
Devant, Pierre marche en tête. Il a entendu le bruit creux de la gourde. Il s’arrête, décroche la sienne et la tend à Léo. « Tiens. Deux gorgées. » Léo boit, gêné : il a tout bu en quarante minutes, trop vite, comme toujours. « Maintenant tu vas voir pourquoi, ici, on ne plaisante pas avec l’eau. »
Pierre quitte le sentier, se penche, pose deux doigts sur une pierre à demi enfouie. « Celle-là. Elle n’est pas tombée du ciel. »
Léo s’approche à contrecœur. La pierre est rectangulaire, plate, posée de travers. Il pose la main dessus — et la retire aussitôt. Brûlante. Il recommence du bout des doigts : la surface est lisse, mais creusée de longues rainures parallèles, régulières. Les angles sont vifs. Une pierre qui roule n’a pas d’angles vifs. « C’est taillé. »
« Une dalle de canal. Le canal passait là, sous tes pieds. Il est mort depuis que je suis petit, mais la pierre reste. »
Ils suivent la trace. Pierre marche le long d’une ligne que Léo n’aurait jamais devinée : le chemin longe le flanc de la colline en restant à la même hauteur. « Ça descend tout le temps pareil. Jamais fort. »
« Trois millimètres par mètre. Zéro virgule trois pour cent, sur ce versant. Assez pour que l’eau coule. Pas assez pour qu’elle creuse la pierre. Si c’était plus raide, l’eau aurait tout rongé en un siècle. »
Sous un cade, Pierre sort une feuille pliée : une carte, photocopiée d’un original jauni, l’encre d’un rouge passé, l’écriture penchée d’un autre siècle.
« Mille huit cent cinquante. Plus vieux que ton arrière-grand-père. La source est là, en haut. Le canal part d’elle, longe le versant, comme nous, et redescend là. » Le doigt s’arrête sur un petit groupe de carrés. « Un hameau. Plus personne n’y habite depuis les années soixante. Avant, douze fermes. Trois . Tout relié par l’eau. »
Léo se penche. Le trait du canal n’est pas seul : d’autres traits partent, se divisent. « Tout ça, c’était un seul canal ? »
« Un parmi des centaines. En Provence, il y en avait pour des milliers de kilomètres. Chaque source avait son canal. Chaque goutte, son usage. Personne ne laissait l’eau partir où elle voulait. »
À cinquante mètres, un bloc carré, gros comme un coffre bas, à demi sorti de la terre. Pierre ne dit rien. Il attend. Le dessus est creusé : une rigole arrive, et se sépare en deux, comme un Y couché. La pierre, là où l’eau passait, est polie, douce sous la paume. Léo suit du doigt les deux branches, l’une plus large. « L’eau se séparait là. Plus de ce côté. Moins de l’autre. »
« Un partiteur. Tu viens de le comprendre tout seul. Deux tiers pour les fermes. Un tiers pour les vergers. Chacun avait sa part, écrite d’avance. À la goutte. »
Plus loin, une bouche d’ombre dans le flanc du coteau, à moitié écroulée, avec deux marches qui descendent dans le noir. « Une citerne. Trente mètres cubes. L’eau de la source y dort tout l’hiver, et on la lâche vers le bas l’été venu. » Léo descend : en deux mètres, le brûlant s’efface, une fraîcheur humide monte de la pierre. « On dirait qu’on a ouvert un frigo. »
Dehors, le soleil oblique, plus jaune. Léo a la bouche pâteuse, un point sourd derrière le front. Pierre décroche sa gourde, en verse une rasade dans le bouchon. « Bois ça. Lentement. La source est à une demi-heure. »
Il garde la gourde à la main, ne la range pas, et regarde le ciel blanc de chaleur.
Un litre pour dix kilomètres. C’est le minimum. Le double s’il fait plus de trente. Et on ne boit jamais la dernière gorgée : on garde toujours de quoi tenir jusqu’à l’eau suivante.
Ils repartent. Léo scrute le versant gris-vert qui craque de sécheresse. Et là-bas, à flanc de coteau, une tache de vert vif, dense, qui jure dans tout ce sec : des frondes découpées, un peu de mousse, un cyprès droit et sombre. « Là-bas, c’est plus vert. Y a de l’eau. » « Tu l’as vue avant moi. »
La source sort d’une fissure dans le calcaire. Un filet pas plus gros que le petit doigt, qui tombe dans une vasque creusée à même la roche par les mains d’autrefois. Léo y plonge les mains et hoquette : le froid lui mord les doigts. Un goût net, un peu de craie. Au fond de sa gourde, un peu de blanc se dépose. « Pourquoi elle est si froide ? Il fait trente-trois, et elle, on dirait un glaçon. »
« Treize degrés. Toute l’année pareil. Elle vient de loin, sous la pierre. La pluie tombe là-haut, s’enfonce dans le calcaire, descend longtemps, des années peut-être. Tout en bas, ni l’été ni l’hiver ne descendent jusqu’à elle. Le blanc, dans ta gourde — c’est la pierre. »
- Q : Pourquoi la pente du canal devait-elle être aussi faible ? — R : Trois millimètres par mètre (0,3 %) suffisent pour que l’eau coule par gravité, mais restent assez doux pour qu’elle ne creuse pas la pierre. Une pente plus raide aurait fait ronger et détruire le canal en un siècle.
- Q : Pourquoi l’eau de la source reste-t-elle à 13 °C toute l’année ? — R : Parce qu’elle a traversé le calcaire en profondeur sur des années. À cette profondeur, ni la chaleur de l’été ni le froid de l’hiver ne pénètrent : la roche garde une température constante, autour de 13 °C, et l’eau ressort toujours à la même fraîcheur.
- Q : Comment une enterrée peut-elle rester fraîche en pleine canicule ? — R : La terre et la roche qui l’entourent l’isolent : l’air chaud ne descend pas jusqu’à elle. C’est un climatiseur passif. Ses joints en (chaux et pouzzolane) tiennent l’eau depuis près de deux mille ans.