Dix heures. Sans ralentir le pas, Madeleine se baisse, casse un rameau, le froisse entre le pouce et l’index. Elle marche d’un pas régulier de soixante-douze ans qui en a fait des kilomètres, et Léo, derrière, allonge la jambe pour suivre. La défile, pareille à elle-même : gris-vert, sèche, des buissons bas, des cailloux clairs, un ciel de mai bleu sans un nuage. Léo connaît ce sentier par cœur. C’est celui de Mamie, celui des samedis. Il s’ennuie déjà.
Madeleine s’arrête net. Elle froisse le rameau encore, puis se retourne et le tend à Léo. Sans un mot. Léo le porte à son nez. L’odeur le frappe : chaude, piquante, médicinale, beaucoup trop forte pour une chose aussi petite. Son visage change — il ne décide rien, c’est le nez qui décide pour lui.
« C’est du ? » dit Léo. Madeleine ne répond pas tout de suite. Un demi-sourire.
« Tu me le dis. »
Léo froisse de nouveau. Il roule les feuilles entre ses doigts : minuscules, gris-vert dessus, plus pâles dessous, les bords roulés comme de tout petits tubes. Au sommet, des fleurs grosses comme des têtes d’épingle, rose-mauve. « C’est du thym », dit-il, plus bas.
« Où il poussait ? » Léo regarde : une dalle de calcaire nue, pleine de cailloux, en plein soleil. « Là. Sur le rocher. Au soleil. » « Voilà. »
Cinquante mètres plus loin, un buisson plus haut. Madeleine casse une feuille — une aiguille dure, vert foncé, blanche dessous. « Le blanc renvoie le soleil. La plante se protège. Même famille que le thym. Un cousin éloigné. » Du romarin. Léo froisse une aiguille : plus résineuse, plus froide. « Ça pique pas pareil. »
Madeleine s’arrête devant un buisson bas aux larges feuilles veloutées. Léo touche une feuille — douce, comme du tissu — puis retire les doigts d’un coup. Ça colle. Une odeur sucrée, résineuse, ni thym ni romarin. « Pourquoi c’est collant ? »
« Une résine. Le labdanum. La feuille la fabrique pour se protéger du soleil et garder son eau. C’est le ciste. » Les feuilles sont gris-blanc, duveteuses ; plus haut, de grandes fleurs roses aux pétales chiffonnés comme du papier de soie froissé.
Madeleine sort un petit panier en osier et un sécateur miniature. « On en prend très peu. Juste un brin de chaque, sur le bord du sentier. On n’arrache jamais : arracher tue la racine. On coupe juste au-dessus d’un de ces petits renflements. La plante repart de là. » Le sécateur fait un bruit sec. « Et combien ? Un dixième de ce qu’on voit. Jamais plus. C’est la . On prend la part, on laisse le reste — les gens, les abeilles, l’année prochaine. »
Vous savez, maintenant. Pas par cœur. Par nez. Ça, ça reste des années.
À deux mètres du sentier, dans un creux, un autre ciste, le plus beau de tous. « Je peux aller chercher celui-là ? » « Non », dit Madeleine. Sans dureté. Juste : non. « Mais y a personne ici. C’est juste deux mètres. »
Elle ne se fâche pas. Elle pose le panier, reste sur le sentier, marche vingt pas, et montre le sol. Une bande nue traverse la garrigue, large comme deux pieds, longue d’un mètre. Le calcaire affleure, blanc-cru ; autour, la terre est rougeâtre, raclée. « Quelqu’un a voulu couper, un jour. Puis un autre. Puis cinquante autres, chacun “juste deux mètres”. Tu vois ce qui reste. »
Léo s’accroupit, pose la main : c’est dur, lisse, tassé comme du ciment. « Quand le sol est tassé comme ça, la pluie n’entre plus dedans. Elle glisse, et en glissant elle emporte la terre fine. Les racines se retrouvent à l’air, les plantes meurent. La garrigue mettra cinq ans à refermer le bord, parfois plus. Le milieu, lui, restera pelé des dizaines d’années. »
« Ça date de quand, les règles ? » « Les marques jaunes ? Pas si vieilles. Quand j’avais ton âge, je cueillais ici avec ma grand-mère. On allait partout, n’importe comment. On ne savait pas. Et puis plus de monde est venu. J’ai vu trois sentiers de mon village se changer en autoroutes nues, blanches, mortes. C’est là qu’on a posé les marques. Pas pour brimer personne. Pour sauver ce qui restait. »
Plus loin, Madeleine tend à Léo une branche piquante, sans la nommer. Il froisse les aiguilles : fumé, résineux, comme un feu éteint la veille. « C’est fumé. Comme du feu froid. » « Le . Tu l’as eu au nez avant moi. »
À l’ombre d’un grand cade, un jeu : les yeux fermés, reconnaître quatre plantes. Léo ferme les yeux. Chaud, médicinal : . Froid, résineux : romarin. Collant et doux : . Fumé : cade. Quatre sur quatre. « La prochaine fois, on regardera les sources. La n’a presque pas d’eau. Il faut savoir où elle se cache. »
- Q : Comment reconnaître le thym, le romarin et le ciste sans les nommer ? — R : Par le toucher et l’odeur. Le thym a de minuscules feuilles enroulées et une odeur chaude et médicinale ; le romarin, des aiguilles au revers blanc et une odeur résineuse plus froide ; le ciste, de larges feuilles veloutées et collantes (le ) à l’odeur sucrée.
- Q : Pourquoi est-il interdit de couper à travers la garrigue, même sur quelques mètres ? — R : Parce que chaque passage tasse le sol. La pluie n’y pénètre plus, ruisselle et emporte la terre fine ; les plantes meurent et le calcaire se met à nu. Un sillon de sentier sauvage met des années à cicatriser, et beaucoup plus si le sol est entièrement perdu.
- Q : Que signifie « la dîme du randonneur » ? — R : Ne cueillir qu’un dixième de ce que l’on voit, au bord du sentier, en coupant proprement au-dessus d’un nœud sans jamais arracher la racine. C’est une règle de partage : prendre sa part, laisser le reste pour les autres et pour l’année prochaine.