Un soir d’été, sur la place de Mireval-les-Oliviers, les gens sortent leurs chaises. La chaleur est retombée, la fontaine chante doucement, et les platanes font une grande ombre fraîche. Sandrine arrive avec Mémé Augustine et son carnet, comme toujours.
Lucien la suit, les mains dans les poches. « Une musicienne, paraît-il, dit-il en haussant les épaules. Un seul instrument. Ça va être vite ennuyeux. » Au milieu de la place, une femme accorde quelque chose. Sandrine la reconnaît : c’est Madame Bérénice, qui habite au bout du cours.
Elle tient deux objets à la fois. Dans une main, une petite flûte pas plus longue qu’un crayon. De l’autre côté, un long tambour étroit, pendu à son poignet.
« Qu’est-ce que c’est ? » demande Sandrine.
Madame Bérénice lève la petite flûte. « Ça, c’est le . Une flûte provençale à trois trous seulement. On en joue d’une seule main. » Puis elle soulève le tambour. « Et ça, c’est le : un long tambour qu’on frappe de l’autre main, avec une baguette. »
Lucien fronce les sourcils. « Mais on ne peut pas faire les deux en même temps. »
« Regarde. » Madame Bérénice porte le galoubet à ses lèvres, sa main gauche danse sur les trois trous, et de la droite elle frappe le tambourin : tac… tac-tac… La mélodie file, claire et aiguë, tandis que le tambour bat dessous, régulier comme un cœur. Une seule personne, deux instruments, une vraie musique.
Au début, Lucien tape dans ses mains, fort, à contretemps, et il chantonne par-dessus, n’importe comment. À côté, deux autres enfants se mettent à crier pour l’imiter. Le tac-tac du se perd dans le bruit ; on n’entend presque plus la flûte.
Madame Bérénice s’arrête. Elle ne se fâche pas. Elle attend, simplement, que le silence revienne.
« Vous voulez m’aider à jouer ? » demande-t-elle doucement. Les enfants disent oui. « Alors la première chose à faire, c’est se taire. La musique a besoin de place. Si vous la couvrez de bruit, elle disparaît. , ce n’est pas rien faire : c’est laisser entrer le son. »
Le silence revient. Madame Bérénice recommence, tout bas d’abord. Cette fois, Sandrine ferme les yeux pour mieux entendre.
Et elle découvre quelque chose. Entre deux notes, il y a un petit creux, un minuscule silence. La musicienne reprend son souffle, et ce vide fait partie de la musique : sans lui, les notes se colleraient les unes aux autres en une bouillie. « Tu entends les trous entre les notes ? » souffle Mémé. « C’est là que la musique respire. »
Sandrine ouvre son carnet et écrit : « La musique a besoin de silence pour qu’on entende les notes. » Puis elle sent autre chose : sous la mélodie, le tambourin bat toujours, lent et sûr. Son pied, tout seul, s’est mis à suivre le rythme. Elle ne tape pas par-dessus. Elle entre dedans.
Lucien, lui aussi, s’est calmé. Il a cessé de chanter par-dessus. Il écoute, la tête penchée, et bientôt sa main frappe doucement sa cuisse, juste à temps avec le tambour. « C’est rigolo, dit-il tout bas. Quand je me tais, j’entends mieux. Et quand j’entends mieux, j’arrive à suivre. »
Madame Bérénice l’a vu. À la fin du morceau, elle tend le à Lucien. « Tiens. Garde le pendant que je joue la flûte. Mais écoute-moi : c’est moi qui mène, tu m’accompagnes. » Lucien frappe, d’abord trop fort, puis juste comme il faut. Pour une fois, il ne cherche pas à être le plus fort : il cherche à être au bon moment.
Quand le morceau s’achève, la place applaudit. Madame Bérénice salue, puis montre les enfants : « Eux aussi, ils ont joué. Ils ont fait le plus difficile : ils ont écouté. »
Faire du bruit, tout le monde sait. Écouter, c’est plus rare. La musique commence quand on se tait assez pour l’entendre.
Plus tard, en rentrant, Sandrine repense au petit silence entre les notes. « Mémé, c’est drôle. J’ai toujours cru qu’, c’était ne rien faire. »
« Au contraire, dit Mémé. Écouter, c’est faire de la place à quelqu’un d’autre. À la musicienne, à sa flûte, au tambour. C’est lui dire, sans un mot : ‘ ce que tu fais compte, je te laisse l’espace ’. »
Sandrine sourit. Elle a appris qu’une fête n’a pas besoin d’être bruyante pour être joyeuse. Sur son carnet, elle ajoute une dernière ligne : « La joie peut être tranquille. » Et Lucien, à côté, fredonne tout bas l’air du — sans couvrir personne, juste pour lui.
- Q : Qu’est-ce que le - ? — R : Ce sont deux instruments joués en même temps par une seule personne, le : d’une main le galoubet, une petite flûte provençale à trois trous, et de l’autre le tambourin, un long tambour frappé avec une baguette. Une main fait la mélodie, l’autre le rythme.
- Q : Pourquoi faut-il se taire pour écouter de la musique ? — R : Parce que la musique a besoin de place pour s’entendre. Si on la couvre de cris et de bruit, elle disparaît. Écouter n’est pas ne rien faire : c’est laisser entrer le son et faire de la place au musicien.
- Q : Pourquoi y a-t-il des silences entre les notes ? — R : Parce que le musicien reprend son souffle, et que ces petits creux font partie de la musique : sans eux, les notes se colleraient en une bouillie. Le silence fait respirer la musique, comme les pauses font respirer une phrase.