Sur le marché du jeudi, au bout du cours, un étal éclate de couleurs. Pas des légumes : des tissus. Des piles de cotonnades pliées, imprimées de fleurs, de rameaux, de petits motifs serrés, en rouge, en bleu, en jaune safran. Sandrine s’arrête net, attirée comme par un parterre de fleurs.
« Ce sont des », dit la marchande, une femme aux doigts tachés de bleu. Elle s’appelle Rosalie, et elle teint elle-même ses tissus. « Des cotonnades imprimées, comme on en fait en Provence depuis très longtemps. »
Mémé Augustine passe la main sur un tissu à fleurs. « J’en avais une, jeune, presque pareille. Elle a duré des années. » Lucien, lui, pince un coin de tissu entre deux doigts, dubitatif. « C’est joli, mais ça doit au premier lavage. »
Rosalie sourit. « Tu as raison de t’en méfier, dit-elle. Un beau tissu mal lavé, ça déteint, ça pâlit, et voilà les couleurs parties. Mais il y a une façon de faire. »
Elle prend deux chutes du même tissu rouge. « Regardez. » Dans une bassine, elle verse de l’eau froide et un peu de savon doux ; dans une autre, de l’eau très chaude et une poudre qui mousse fort. Elle plonge un morceau dans chaque bassine, les frotte, les rince.
Le morceau lavé à l’eau chaude a perdu de sa couleur : l’eau de la bassine est devenue rose. Celui de l’eau froide, lui, est resté vif, et son eau presque claire. « Tu vois ? dit Rosalie à Lucien. L’eau chaude et le savon trop fort arrachent la couleur. L’eau froide et le savon doux la gardent. »
Sandrine sort son carnet. « Pourquoi l’eau froide, c’est mieux ? »
« Parce que la chaleur ouvre le tissu et fait fuir la teinture, explique Rosalie. À froid, les fibres restent serrées, et la couleur reste accrochée dedans. C’est pour ça qu’on lave les belles couleurs à l’eau froide, avec un savon doux, et qu’on les fait sécher à l’ombre. »
« À l’ombre ? » s’étonne Sandrine.
« Le grand soleil mange les couleurs, dit Mémé en hochant la tête. Il blanchit le linge. Pour garder un tissu vif, on le sèche à l’ombre, à l’air. » Sandrine note : « Eau froide, savon doux, ombre. Pas d’eau chaude, pas de plein soleil. »
Rosalie soulève alors un autre tissu, un bleu profond. « Et savez-vous d’où vient la couleur, au départ ? Pas d’un pot tout fait. De plantes. »
Elle montre, dans des bocaux, des poudres et des racines séchées. « Avec certaines plantes, on fait du rouge ; avec d’autres, du bleu ou du jaune. On les fait bouillir, et l’eau se colore. Mais si on y trempe le tissu comme ça, la couleur s’en va au premier lavage. »
« Alors comment elle tient ? » demande Sandrine.
Rosalie prend une pincée de poudre blanche. « Avec ça. On l’appelle un . C’est une sorte de sel — souvent de l’alun. On en imprègne le tissu d’abord. Le mordant, c’est lui qui attrape la couleur et la fixe dans la fibre, pour qu’elle ne parte plus. Sans mordant, pas de couleur qui dure. »
Sandrine écrit dans son carnet, lentement, pour bien comprendre : « Couleur = plante bouillie. (sel, alun) = ce qui fixe la couleur dans le tissu. »
Elle relève la tête. « C’est comme la colle de la couleur, alors. »
« Exactement, dit Rosalie, ravie. La plante donne la couleur, le mordant la fait tenir. C’est tout le secret d’une teinture qui dure. » Lucien, qui ne disait plus rien depuis un moment, touche le tissu bleu avec respect. « Alors c’est pas juste un bout de chiffon. Il y a tout un travail dedans. »
« Et c’est pour ça qu’on en prend soin, ajoute Mémé. Un tissu bien teint et bien lavé se transmet. La mienne, je l’ai donnée à ta tante. Elle sert encore. »
La plante donne la couleur, le mordant la fait tenir, et le soin la fait durer. Un beau tissu, ça se gagne deux fois : à le faire, et à le garder.
Avant de partir, Mémé choisit un petit carré d’ à fleurs rouges, pour en faire un mouchoir. Rosalie le plie soigneusement. « Eau froide, savon doux, à l’ombre, lui rappelle-t-elle en souriant. Et il te durera plus longtemps que moi. »
Sandrine serre son carnet. Elle pense aux légumes de Pascal, qu’on choisit avec soin, et maintenant aux tissus, qu’on lave avec soin. Deux fois la même idée : ce qu’on prend la peine de bien traiter dure plus longtemps.
« Mémé, dit-elle sur le chemin, des choses, c’est un peu les faire durer ? »
« C’est exactement ça, répond Mémé. Une chose dont on prend soin, on ne la jette pas. On la garde, on la répare, on la transmet. Ça vaut pour un tissu, pour un outil, pour à peu près tout. » Sandrine note, tout en bas : « Prendre soin = faire durer. »
- Q : Qu’est-ce qu’une ? — R : C’est une cotonnade imprimée ou peinte de motifs colorés — fleurs, rameaux, petits dessins —, fabriquée en Provence depuis longtemps. Chaque atelier a ses motifs et ses couleurs.
- Q : Comment laver un tissu coloré sans le faire ? — R : À l’eau froide ou tiède, avec un savon doux, et en le faisant sécher à l’ombre. L’eau chaude ouvre les fibres et fait fuir la teinture, et le grand soleil blanchit les couleurs.
- Q : À quoi sert un dans la ? — R : La couleur vient de plantes qu’on fait bouillir, mais seule elle partirait au premier lavage. Le mordant, un sel comme l’alun, imprègne le tissu et fixe la couleur dans la fibre, pour qu’elle dure. Sans mordant, pas de couleur qui tient.