L’après-midi, quand la grande chaleur retombe, la place de Mireval-les-Oliviers se remplit doucement. Sous les platanes, des hommes et des femmes lancent de petites boules d’acier qui brillent. Tac, les boules se cognent ; pof, elles retombent dans la poussière.
Sandrine s’approche avec son carnet, Lucien sur les talons ; Mémé Augustine les suit, son ouvrage à la main, et s’installe sur un banc à l’ombre pour les regarder jouer. « La , dit Lucien d’un ton sûr. Facile : on lance la boule le plus loin possible, et celui qui lance le plus fort a gagné. »
Un vieux monsieur, assis sur un banc, l’a entendu. Il rit doucement. Il s’appelle Aimé, et il joue ici depuis qu’il est tout petit. « Le plus fort ? Viens voir, jeune homme. Ce n’est pas du tout ça. »
Aimé sort de sa poche une toute petite boule de bois, pas plus grosse qu’une noix. « Ça, c’est le . Le but. » Il le lance à quelques pas, sur la terre. « Le jeu, ce n’est pas de lancer loin. C’est de poser sa boule le plus près possible de ce petit bois-là. »
Il montre à Sandrine comment se placer : les deux pieds bien serrés, dans un petit rond tracé au sol, sans bouger. « Pieds joints, tu ne sors pas du rond. C’est de là que vient le nom : ‘ pèd tanca ’, en provençal, ça veut dire ‘ pieds plantés ’. Pétanque. »
Sandrine essaie. Sa première boule roule trop loin. La deuxième s’arrête tout près du cochonnet. « C’est la tienne, la plus proche, dit Aimé. Pour l’instant, c’est toi qui as le . »
Lucien veut jouer le fort. Il lance sa boule de toutes ses forces : elle file, rebondit, et finit loin derrière. « Trop fort, dit Aimé sans se moquer. La force ne sert à rien si la boule passe tout droit. Ici, c’est la finesse qui gagne, pas la puissance. »
Il explique le jeu, simplement : « Chaque équipe lance ses boules chacune son tour. À la fin, on compte. L’équipe dont la boule est la plus près du marque les . C’est tout. Pas de bruit, pas de bagarre : on joue ensemble, sur la même place, et on attend son tour. »
Lucien recommence, plus doucement cette fois. Sa boule s’arrête à côté de celle de Sandrine. « Ah ! dit-il, surpris. C’est mieux quand je lance moins fort. »
Une boule de Sandrine et une boule d’un autre joueur semblent à égale distance du cochonnet. Impossible de dire à l’œil laquelle est la plus proche. Lucien, vite, veut trancher en faveur de sa cousine. « C’est la sienne, c’est sûr ! »
« Doucement, dit Aimé. On ne devine pas, on mesure. » Il prend un brin de paille, le tend du cochonnet à une boule, puis à l’autre. La boule de l’autre joueur est plus proche d’un cheveu.
« Alors c’est lui qui a le point, dit Aimé. Même si c’est ta cousine que tu voudrais voir gagner. À la pétanque, on est honnête : on ne triche pas sur la mesure. Sinon, le jeu n’a plus aucun intérêt. » Sandrine note dans son carnet : « On mesure pour de vrai. On dit la vérité, même quand ça nous embête. »
Pendant une pause, Aimé ramasse un bout de bois dur, une chute oubliée près d’un banc. « Tu sais d’où il vient, le ? On peut le faire soi-même. » Avec un petit couteau — et Sandrine reste bien à côté, sans toucher la lame, parce qu’un couteau, ça ne se manie qu’avec un adulte — il arrondit doucement le morceau de bois, le tourne, le ponce avec une pierre.
Peu à peu, une petite boule apparaît. Pas parfaite, mais ronde, lisse, juste assez. « Voilà, dit Aimé. Un cochonnet, ce n’est rien qu’un petit morceau de bois bien arrondi. Pas besoin d’acheter : un bout de chute, un peu de patience, et le tour est joué. »
Sandrine tient le cochonnet de bois dans sa main. Il sent encore le bois frais. « On a fait un jouet avec un déchet », dit-elle, émerveillée.
À la pétanque, on ne joue pas contre les autres. On joue avec eux, sur la même place. Le plus important, ce n’est pas de gagner : c’est de jouer franc.
La partie reprend, et Sandrine et Lucien jouent ensemble, en équipe. Ils apprennent à se laisser la place : quand l’un lance, l’autre attend, derrière le rond, sans gêner. Quand la boule de Lucien chasse celle de l’adversaire, ils se réjouissent, mais sans crier de travers.
Autour d’eux, d’autres joueurs partagent la même place, le même sol poussiéreux, la même ombre des platanes. Personne ne possède la place : on y joue à tour de rôle, on se range quand un autre groupe arrive, on ramasse ses boules à la fin.
« C’est ça que j’aime, dit Aimé en les regardant. La place est à tout le monde. On la partage, comme on partage le jeu. » Quand la partie s’achève, Lucien tend la main à l’adversaire, comme il a vu Aimé le faire. « Bien joué », dit-il — et il le pense. Sur son banc, Mémé Augustine hoche la tête, contente : « Voilà. On joue pour jouer ensemble, pas pour écraser l’autre. C’est ça que vous avez appris aujourd’hui. »
- Q : À la pétanque, faut-il lancer sa boule le plus loin possible ? — R : Non, au contraire ! Le but est de poser sa boule le plus près possible du cochonnet, la petite boule-but. On joue les pieds joints, sans sortir d’un rond tracé au sol. Ce n’est pas la force qui gagne, mais l’adresse et le calme.
- Q : Que fait-on quand on ne sait pas quelle boule est la plus proche ? — R : On ne devine pas : on mesure, honnêtement, avec un brin de paille ou une ficelle, du cochonnet à chaque boule. À la pétanque, on dit la vérité même quand ça nous embête, sinon le jeu n’a plus d’intérêt.
- Q : Comment fabrique-t-on un cochonnet soi-même ? — R : Avec un adulte, à partir d’une chute de bois dur : on l’arrondit au couteau, on le tourne, on le ponce jusqu’à obtenir une petite boule lisse. C’est un jouet fait avec un morceau qu’on aurait jeté.