Le jeudi, à Mireval-les-Oliviers, la place se réveille avant les gens. Quand Sandrine arrive, la main dans celle de Mémé Augustine, les camionnettes sont déjà rangées en cercle sous les platanes, et les marchands déplient leurs tréteaux dans un bruit de bois et de cageots. L’eau de la fontaine claque doucement. Ça sent le carton mouillé, la terre encore fraîche, et, plus loin, le pain chaud.
Sandrine tient son petit carnet, celui qu’elle garde toujours dans sa poche et où elle note tout. Aujourd’hui, Mémé lui a confié une mission — et le panier d’osier, celui qui ne se remplit qu’au marché. « Tu choisis le repas de ce soir, dit Mémé. Mais tu choisis bien. »
Lucien les rattrape en courant. Onze ans, les mains dans les poches, il a déjà son air de celui qui sait tout.
« Choisir, c’est facile, dit-il. On prend ce qu’on veut. Moi, je prendrais des fraises. »
Ils arrivent devant l’étal de Pascal le maraîcher. Avant tout, Mémé pose la main sur l’épaule de Sandrine : « On dit bonjour d’abord. Toujours. Ici, on n’achète pas comme dans un magasin : on se parle. »
« Bonjour Pascal ! » dit Sandrine. Pascal relève la tête, s’essuie les mains sur son tablier — les ongles noirs de terre, un sourire patient. « Bonjour, petite. Tu cherches quelque chose ? »
« Des fraises ! » lance Lucien.
Pascal montre une caisse vide, retournée au bord de l’étal. « Pas encore. Pas la saison. Cette caisse-là attend les fraises, mais elles ne sont pas mûres dans les champs. Si tu en trouves aujourd’hui, elles viennent de très loin, cueillies vertes, et elles n’ont aucun goût. »
Sandrine regarde l’étal de Pascal : un tableau de verts et de blancs. Des bottes de radis aux fanes mouillées, des poireaux serrés comme un fagot, des salades qui débordent, des artichauts violets, des pois gourmands dans une caisse en bois. Pas une fraise.
« Alors qu’est-ce qui est bon, aujourd’hui ? » demande-t-elle.
« Tout ce qui est là, répond Pascal. C’est . Ça pousse maintenant, dehors, près d’ici. »
Sandrine sort son carnet et écrit, de son écriture qui penche : « Avril : radis, salade, pois. » Puis elle remarque, sur certaines caisses, de petites pancartes. « C’est écrit quoi, là ? »
Pascal se penche. « Ça, c’est l’étiquette. Elle te dit d’où vient ce que tu achètes. Mes salades, c’est écrit ‘ produit ici ’ : elles ont poussé dans mon champ, à deux pas. On dit que c’est un produit , de circuit court : il n’a presque pas voyagé. »
Il montre une autre caisse, des œufs. « Là, tu vois le mot ‘ ’. Ça veut dire que celui qui les produit suit des règles précises : pas de produits chimiques pour faire pousser plus vite. Et quelqu’un vient vérifier qu’il dit vrai. Une étiquette, c’est une promesse — mais une promesse qu’on contrôle. »
Plus loin, un fromager a écrit « AOP » sur un panneau. « Ces trois lettres, dit Pascal, garantissent qu’un fromage vient bien d’un endroit précis et qu’il est fait à la manière de ce pays-là. Pas ailleurs, pas autrement. »
Sandrine note tout : « Local = vient d’ici. Bio = sans produits chimiques, vérifié. AOP = d’un endroit précis. » Maintenant, elle ne regarde plus seulement les couleurs des légumes : elle lit les pancartes.
« On en prend combien ? » demande Lucien, qui voulait déjà remplir le panier de tout. Mémé l’arrête doucement. « Juste ce qu’on mangera. Si on prend trop, ça pourrit dans le panier, et c’est gâché. Choisir bien, c’est aussi choisir la bonne quantité. »
Sandrine compte : ils sont trois ce soir. Une salade, une botte de radis, quelques poireaux pour la soupe. Pas plus. Elle range le reste dans sa tête, « pour un autre jeudi ».
Au moment de payer, Sandrine entend Lucien marmonner : « C’est cher, pour une salade. » Pascal l’a entendu aussi. Il ne se vexe pas.
« Tu sais combien de temps elle a poussé, cette salade ? Combien de fois je me suis baissé pour arracher les mauvaises herbes autour ? Le prix, ce n’est pas un piège. C’est ce qu’il faut pour que je puisse recommencer la semaine prochaine. Un , c’est celui qui paie vraiment le travail. »
Mémé hoche la tête. « On ne marchande pas pour le plaisir de marchander, Sandri. On paie ce que ça vaut. C’est ça, respecter celui qui fait pousser. » Sandrine ajoute une ligne à son carnet : « Prix juste = payer le travail, pas seulement le légume. »
On ne mange pas contre les saisons. On mange avec elles. Et ce qui se fait attendre se savoure mieux.
Sur le chemin du retour, le panier se balance entre Sandrine et sa grand-mère. Il n’y a pas de fraises dedans, mais Sandrine n’a plus de pincement : elle sait qu’elles viendront, et qu’elles seront meilleures pour avoir été attendues.
« J’ai bien choisi ? » demande-t-elle.
« Tu as dit bonjour, tu as regardé les étiquettes, tu as pris juste ce qu’il faut, et tu as payé sans rechigner, répond Mémé. Oui. Tu as choisi comme on choisit au marché : pas comme on attrape, mais comme on se parle. »
Lucien, derrière, ne dit rien. Mais au prochain étal, c’est lui qui lance, le premier : « Bonjour, madame ! » Sandrine le note, en souriant : même Lucien a appris quelque chose.
- Q : Pourquoi dit-on « bonjour » avant d’acheter au marché ? — R : Parce qu’un marché n’est pas un magasin en libre-service : c’est une rencontre avec celui qui a fait pousser ou fabriqué le produit. On le salue, on lui parle, on peut lui poser des questions. La politesse fait partie du marché.
- Q : Que veulent dire les mots « », « » et « AOP » sur les étiquettes ? — R : « Local » veut dire que le produit vient de tout près ; « bio » qu’il est cultivé sans produits chimiques, suivant des règles vérifiées ; « AOP » (ou AOC) qu’il vient bien d’un endroit précis et qu’il est fait à la manière de ce pays. Une étiquette est une promesse contrôlée.
- Q : Pourquoi ne faut-il pas remplir le panier de tout ce qu’on voit ? — R : Parce que ce qu’on prend en trop pourrit avant d’être mangé, et c’est gâché. Bien choisir, c’est prendre juste ce qu’on mangera — et payer un , qui récompense vraiment le travail du producteur.