
Nos précédentes leçons de biodiversité regardaient le jardin d’en haut, à hauteur d’oiseau. Celle-ci descend d’un étage, à hauteur d’insecte — là où se joue, sans bruit, la condition de tout le reste. Car les pollinisateurs sont la fondation sur laquelle repose l’édifice : sans eux, les fleurs ne fructifient pas, les graines manquent, et l’oiseau qui s’en nourrit disparaît à son tour. Le chiffre donne le vertige : selon l’évaluation de l’IPBES sur les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire (2016), près de 90 % des plantes à fleurs sauvages dépendent, au moins en partie, d’un pollinisateur animal, et la production de près de 75 % des espèces cultivées dans le monde en dépend elle aussi, à des degrés divers. Un jardin qui accueille les abeilles, les bourdons et les papillons ne fait donc pas qu’embellir : il répare un maillon.
Et ce maillon est en train de céder. Hallmann et al. (2017, PLOS ONE — https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0185809), qui ont suivi pendant vingt-sept ans (1989-2016) soixante-trois réserves naturelles allemandes, y ont mesuré une chute de 76 % de la biomasse des insectes volants (82 % en plein été), soit 2,8 % par an. L’IPBES, dans son rapport global de 2019, estime qu’« environ 10 % des espèces d’insectes sont menacées d’extinction ». C’est dans ce contexte que chaque jardin compte : non comme un geste symbolique, mais comme un refuge d’appoint pour des populations qui s’effondrent.
L’abeille domestique () est la plus connue, mais loin d’être la seule, et sa familiarité masque sa fragilité. Elle est d’origine afro-européenne et présente aujourd’hui sur tous les continents, à l’exception de l’Antarctique. L’ouvrière mesure 11-13 mm, la reine 15-20 mm ; cette dernière vit 3 à 5 ans (jusqu’à 8) et pond jusqu’à 2 500 œufs par jour en pleine saison, quand l’ouvrière s’épuise en 5 à 6 semaines l’été. Chaque butineuse peut visiter 3 000 fleurs par jour et rapporter une quarantaine de milligrammes de nectar par voyage, dans un rayon de 2 à 5 km. Trois sous-espèces européennes coexistent : l’abeille noire (A. m. mellifera), la carniolienne (A. m. carnica) et l’italienne (A. m. ligustica). Le signe le plus alarmant tient en un chiffre : la durée de vie des ouvrières a fondu de moitié en cinquante ans (34 jours dans les années 1970, 18 en 2022), sous l’effet conjugué de Varroa destructor, des néonicotinoïdes, de virus émergents et de l’appauvrissement floral.
Les bourdons (genre ) font ce que l’abeille domestique ne sait pas faire, et c’est pour cela qu’ils sont irremplaçables. On les reconnaît à leur silhouette trapue et à leur importante pilosité. Le genre compte 68 espèces en Europe, dont 46 en France. Ce sont des insectes sociaux primitifs : chaque printemps, les reines fondent une colonie neuve qui atteint quelques centaines d’individus (jusqu’à 600 chez Bombus terrestris) avant de disparaître en fin d’été, une fois produites les nouvelles reines qui passeront l’hiver.
- Thermorégulation : leur pilosité et leur capacité métabolique leur permettent de voler dès 5 à 7 °C. « Premiers et derniers pollinisateurs apoïdes actifs par temps frais ».
- Pollinisation vibratile () : fréquence spécifique pour libérer le pollen des fleurs à pores anthériens fermés (Solanaceae). Élevés industriellement pour pollinisation des tomates sous serre.
- Nidification souterraine : terriers de petits mammifères, cavités d’écorce, amas d’herbes sèches. Talus, vieilles souches et tas de bois favorisent leur installation.
- Piqûre répétée : les bourdons femelles peuvent piquer plusieurs fois sans dommage, leur dard n’étant pas barbelé.
Espèces fréquentes en France : Bourdon terrestre (Bombus terrestris), Bourdon des pierres (Bombus lapidarius), Bourdon des prés (Bombus pratorum). Déclin sévère : en Belgique, sur une trentaine d’espèces autrefois observées, « 2 ou 3 sont encore relativement communes ».
Restent les abeilles solitaires, les grandes oubliées du jardin alors qu’elles forment l’écrasante majorité du groupe : environ 90 % des espèces d’abeilles sont solitaires. Sur les 20 000 espèces décrites dans le monde, la plupart ne fondent aucune colonie — chaque femelle bâtit et approvisionne son nid pour elle seule.
- Terricoles : creusent des galeries en sol nu, idéalement sablonneux ou argileux exposé sud — Andrena (andrènes), Halictus, Colletes.
- Rubicoles : nichent dans tiges creuses ou à moelle (roncier, framboisier, sureau, roseau) — Osmia (Osmia bicornis très commune au printemps), Heriades, Hylaeus.
- Xylicoles : galeries préexistantes dans bois mort — Megachile (abeilles découpeuses qui découpent des fragments circulaires de feuilles), certaines Anthidium.
Ce sont des pollinisatrices remarquablement efficaces, chaque femelle butinant pour son seul couvain. Elles ne défendent aucune colonie ; leur dard est souvent atrophié, leur piqûre peu douloureuse et rarement déclenchée. Elles sont donc compatibles avec les jardins familiaux fréquentés par des enfants et des animaux domestiques.
Les papillons () ferment le cortège des pollinisateurs visibles, et leur diversité donne la mesure de l’enjeu. On recense environ 155 100 à 174 233 espèces décrites dans le monde (43 super-familles, 136 familles), dont 7 000 en Europe et 5 000 en France. On les partage en Rhopalocères, les papillons de jour aux antennes en massue, et Hétérocères, les papillons de nuit aux antennes filiformes ou plumeuses. Parmi les plus familiers de nos jardins : le Vulcain (Vanessa atalanta), la Petite Tortue (Aglais urticae), la Belle-Dame (Vanessa cardui, migratrice transméditerranéenne), le Paon-du-jour (Aglais io), le Citron (Gonepteryx rhamni), les piérides du chou (Pieris brassicae, Pieris rapae), le Robert-le-Diable (Polygonia c-album), le Tabac d’Espagne (Argynnis paphia) et les lycènes, ces petits papillons bleus.
Caractéristique essentielle : 99 % des espèces de lépidoptères sont phytophages au stade larvaire (la chenille se nourrit de végétaux) avec souvent une plante hôte spécifique. La chenille du Vulcain consomme l’ortie ; celle du Machaon (Papilio machaon), la carotte sauvage, le fenouil et l’aneth ; celle du Paon-du-jour, l’ortie. Conserver des « mauvaises herbes » (ortie, fenouil sauvage, chardon) est indispensable pour permettre le cycle complet. Déclin : sur 462 espèces de papillons méditerranéens évaluées sur la liste rouge UICN 2016, 19 espèces menacées dont 15 endémiques.
Deux groupes moins attendus complètent le tableau, et on les oublie souvent. Les syrphes (Syrphidae), ces mouches déguisées en abeilles ou en guêpes reconnaissables à leur vol stationnaire, ne piquent pas et rendent un double service : adultes, ils pollinisent ; larves, ils dévorent les pucerons. Le syrphe ceinturé (Episyrphus balteatus) est le plus commun de nos jardins, et en altitude les diptères prennent même le pas sur les hyménoptères. Les coléoptères floricoles — cétoines (Cetonia, Trichius), longicornes anthophiles — assurent quant à eux une pollinisation très ancienne, restée majoritaire chez les Magnoliaceae.
Nourrir tout ce monde suppose de choisir les bonnes plantes, et toutes les fleurs ne se valent pas. On définit la plante comme une plante produisant de bonnes quantités de nectar et de pollen de bonne qualité, accessibles aux abeilles. La nuance compte : une plante mellifère offre nectar et pollen (et donne un miel exploitable), une nectarifère surtout du nectar (des glucides), une pollinifère surtout du pollen (des protéines). Un bon jardin combine les trois.
Lamiaceae, la famille reine : toutes tolèrent les sols pauvres, le calcaire et la sécheresse estivale.
- Lavande (Lavandula angustifolia, L. latifolia, L. × intermedia lavandin) : floraison juin-août. « Toutes les espèces de lavande sont des plantes mellifères ». Lavandin 80-180 kg HE/ha contre 15-50 kg pour la lavande vraie.
- Romarin (Salvia rosmarinus, ex-Rosmarinus officinalis) : floraison février-mai. Très rare mellifère HIVERNALE et printanière précoce, critique pour bourdons fondateurs sortant d’hivernation. Indispensable dans un calendrier floral.
- Thym (Thymus vulgaris, T. serpyllum) : floraison mai-juillet ; miel de thym réputé en Provence.
- Sauges (Salvia officinalis, S. nemorosa, S. pratensis) : mai-septembre selon l’espèce.
- Origan (Origanum vulgare), marjolaine : juillet-août. Très visités par papillons.
- Mélisse (Melissa officinalis) : nom grec signifie « abeille ». Juin-septembre.
Asteraceae (Composées) : leur inflorescence composite, faite de centaines de fleurettes, forme une plate-forme idéale. Pissenlit (Taraxacum officinale) : ressource nectarifère majeure au sortir d’hiver. Tournesol, Cosmos, Bleuet (Centaurea cyanus), Centaurées vivaces (C. jacea, C. scabiosa), Achillée millefeuille, Aster d’automne (Symphyotrichum) — ressource tardive critique septembre-octobre, Topinambour (Helianthus tuberosus).
Rosaceae : leurs arbres fruitiers sont indispensables aux bourdons fondateurs et aux abeilles précoces (mars-mai). Ronces et mûriers (Rubus spp.), Cerisier (Prunus avium), prunier, abricotier, amandier, Pommier (Malus domestica), Aubépine (Crataegus monogyna), Sorbier des oiseleurs (Sorbus aucuparia).
Fabaceae (Légumineuses) : elles jouent un double rôle, nectarifère et pollinifère, et fixent l’azote. Trèfle blanc (Trifolium repens), trèfle rouge (T. pratense), sainfoin (Onobrychis viciifolia), luzerne (Medicago sativa), vesce, lotier corniculé, mélilots. Le robinier faux-acacia (Robinia pseudoacacia) donne le miel dit d’acacia, mais c’est une espèce introduite, parfois envahissante.
Boraginaceae : Bourrache (Borago officinalis) — « excellente productrice de nectar » ; probablement la plante annuelle la plus efficace au mètre carré pour pollinisateurs, particulièrement visitée par les bourdons. Vipérine (Echium vulgare) — fréquente sur talus, parmi les plantes les plus mellifères d’Europe. Consoude (Symphytum officinale), Pulmonaire (Pulmonaria officinalis).
Arbres mellifères majeurs : Tilleul (Tilia platyphyllos, T. cordata) — juin-juillet, miel de tilleul prisé ; un grand tilleul adulte nourrit des dizaines de colonies. Châtaignier (Castanea sativa) — juin-juillet, miel typé. Saule marsault (Salix caprea) — floraison TRÈS PRÉCOCE (février-mars), ressource pollinifère critique. Érables champêtres (Acer campestre), érable plane.
Tout l’art tient ensuite dans le calendrier : offrir une ressource continue de février à octobre, sans le moindre creux qui laisserait les insectes sans ressource.
- Février-mars : sortie d’hivernation des reines de bourdons, premières abeilles solitaires. Ressources rares. Romarin, saule marsault, noisetier (chatons), perce-neige, crocus, primevères, ficaire, viorne tin.
- Avril-mai : pic des arbres fruitiers (Rosacées) et bulbes printaniers. Période d’abondance.
- Juin-juillet : pic des Lamiacées (lavande, thym, sauge, origan), arbres mellifères (tilleul, châtaignier), bourraches et vipérines.
- Août : creux estival possible. Lavande tardive, origan, sauge des prés, bourrache, hysope, et le lierre grimpant (Hedera helix), précieux pour sa floraison tardive (fruits toxiques).
- Septembre-octobre : préparation à l’hivernation. Aster d’automne, topinambour, lierre en floraison, sedum d’automne (Hylotelephium spectabile), achillée tardive.
Le lierre grimpant (Hedera helix) appelle une réserve : feuilles et drupes noires contiennent des hédérines et du falcarinol, et ne se mangent pas. Le centre antipoison d’Erfurt le classe parmi les douze plantes à fruits les plus signalées de 2010 à 2019 (228 appels, 49 avec symptômes, aucune intoxication grave), et ce relevé rappelle qu’aucune grande étude systématique ne fonde de seuil de toxicité sur les données d’exposition : nous ne publions donc aucun nombre de baies (Wendt et al., 2023 — https://doi.org/10.1007/s00103-023-03780-7). Faites-le grimper hors de portée des enfants, et posez la règle avant la plantation : aucune baie du jardin ne se goûte. En cas d’ingestion, appelez le centre antipoison ; en cas de troubles sévères, le 15 ou le 112 (aide-mémoire Anses, février 2020 — https://www.anses.fr/fr/system/files/2020-02_aide_memoire-plantes_toxiques.pdf). Sa floraison tardive reste précieuse, et ses baies nourrissent les oiseaux en hiver.
Au-delà des fleurs, les abeilles solitaires réclament un gîte, et le meilleur ne s’achète pas : il se laisse sur place. Une vieille souche, un tronc mort resté debout, un tas de branches sont des microhabitats d’une richesse insoupçonnée. Les galeries qu’y ont creusées les xylophages (capricornes, vrillettes, scolytes) sont réoccupées par les abeilles solitaires xylicoles — Megachile, certaines Anthidium. Conserver quelques mètres cubes de bois mort répartis dans le jardin vaut mieux que le plus coûteux des hôtels à insectes.
- Diamètres variés : 3 à 10 mm. Osmia bicornis 6-9 mm ; Heriades 3-5 mm ; mégachiles 7-10 mm.
- Bloc de bois dur pour abeilles solitaires : trous borgnes — le bloc n’est pas traversé, une galerie a un fond — de 3 à 10 mm à la mèche à bois à pointe de centrage, bloc serré, lunettes, entrée ébavurée et poncée — la même règle que les coupes nettes, sans éclats, des tiges creuses.
- Galeries à la fiche de la Xerces Society (2009) : dans un bloc sans produit de préservation, un seul diamètre par bloc, de 8 à 13 cm de profondeur jusqu’à 6 mm et de 13 à 15 cm au-delà, à 2 cm d’entraxe environ et pas plus près des bords, perpendiculaires au fil et à la mèche bien affûtée, car les abeilles évitent un intérieur rugueux ; aux plus petits diamètres, aussi profond que la mèche le permet.
- Tiges sèches : roseau, sureau, bambou, framboisier sec — coupes nettes sans éclats, 10-15 cm.
- Bois dur exposé sud-sud-est : chaleur matinale, abri du vent.
- Hauteur 1 à 2 m : au-dessus de la végétation herbacée.
- Renouveler les tiges tous les 2 à 3 ans, pour éviter les parasites.
- ÉVITER les compartiments fantaisistes (pommes de pin, paille en vrac) : ils sont peu efficaces.
Quelques gestes simples achèvent de transformer un jardin en refuge, et le premier est une obligation autant qu’un conseil : zéro pesticide. La loi Labbé (loi n° 2014-110 du 6 février 2014) en interdit l’usage aux particuliers depuis le 1er janvier 2019 ; on lui préfère les méthodes mécaniques, le purin d’ortie ou de prêle. À cela s’ajoutent une fauche tardive — laisser une part de pelouse non tondue jusqu’en juillet pour que pissenlit, trèfle blanc, pâquerette et véronique fleurissent et grainent —, un point d’eau sûr : une soucoupe peu profonde garnie de cailloux et de mousses, où l’insecte boit sans se noyer (à renouveler chaque jour l’été) ; un ou deux mètres carrés de terre nue, sablonneuse et exposée au sud, indispensables aux abeilles terricoles ; des refuges d’hivernage — tas de feuilles, fagots, vieille caisse retournée — pour les papillons hibernants (Vulcain, Petite Tortue, Robert-le-Diable, Citron) et les reines de bourdons ; et une lumière nocturne maîtrisée, la pollution lumineuse réduisant la pollinisation nocturne jusqu’à 62 % (Knop et al., 2017, Nature). Aucun jardin n’est trop petit : 10 m² bien pensés (lavande, romarin, bourrache, lierre) offrent déjà une ressource notable, le rayon de butinage des abeilles solitaires dépassant rarement 200 m.
Sources
- MNHN — Inventaire national du patrimoine naturel (INPN) (nouvelle fenêtre)
- OPIE — Office pour les insectes et leur environnement
- UICN — Liste rouge européenne des papillons
- Knop et al. (2017), « Artificial light at night as a new threat to pollination », Nature — expérience de terrain sur l’effet de l’éclairage nocturne artificiel sur la pollinisation, comparant des prairies éclairées à des prairies restées dans le noir
- Vigie-Nature (MNHN)
- IPBES (Plateforme intergouvernementale pour la biodiversité) (nouvelle fenêtre)
- LPO (nouvelle fenêtre)
- Spipoll — Suivi Photographique des Insectes Pollinisateurs (MNHN + OPIE) (nouvelle fenêtre)
- Office français de la biodiversité (OFB) (nouvelle fenêtre)
- Hallmann et al. (2017) — PLOS ONE (nouvelle fenêtre)
- Mader E., Shepherd M., Vaughan M. & Guisse J. (2009), Tunnel Nests for Native Bees — Nest Construction and Management, The Xerces Society for Invertebrate Conservation (nouvelle fenêtre) — fiche technique de la Xerces Society, copie hébergée par University of Maryland Extension (le site xerces.org refuse les clients automatisés) : galeries de 3/32 à 3/8 de pouce (2,4 à 9,5 mm) percées dans un bloc sans produit de préservation, un seul diamètre par bloc, de 3 à 5 pouces de profondeur jusqu’à 1/4 de pouce et de 5 à 6 pouces au-delà, à 3/4 de pouce d’entraxe ; planche de fond si le bloc est traversé, une galerie ouverte aux deux bouts n’étant pas occupée ; perpendiculaires au fil et percées avec une mèche affûtée, les abeilles évitant un intérieur rugueux
- CCHST — Outils portatifs à moteur : perceuses (nouvelle fenêtre) — assujettir la pièce, ralentir l’avance avant de déboucher, lunettes de sécurité, poignée auxiliaire, pas de mèche en acier rapide sur métal sans refroidissement ni lubrification