La planche en bois traîne là depuis toujours, miel sombre, le grain creusé par des années de couteau. Théo la prend par le bord et la pose de côté, sans la regarder. À la place, il sort du placard une planche en plastique blanche, toute neuve d’aspect, et la claque sur le plan de travail.
« Le bois, ça garde les microbes, dit-il. C’est plus propre, le plastique. » Il a entendu ça quelque part, et ça lui paraît évident. Déjà, il attrape la planche miel pour la ranger plus loin, pour de bon.
Une main se referme sur son poignet et l’arrête net, la vieille planche en l’air. Camille a traversé la cuisine sans bruit. « Attends. » Elle ne dit pas non. Elle lui reprend la planche en bois, la repose à plat, et glisse la planche en plastique juste à côté. Les deux surfaces, l’une près de l’autre, sous la lumière dorée de fin octobre.
« Montre-moi laquelle est propre, dit-elle. Vraiment. »
Théo regarde les deux planches. Le bois miel, mat, qui sent vaguement l’huile ; le plastique blanc, lisse, qui ne sent rien. Pour lui, c’est joué d’avance. Il ouvre la bouche pour le dire — et il s’arrête, parce que Camille attend autre chose qu’un verdict.
« Passe ton doigt là-dessus. Sur le plastique. À fond. » Théo promène le doigt. Lisse, d’abord. Puis l’ongle accroche quelque chose. Le blanc n’est pas lisse partout : il est zébré de fines rayures grises, tout un réseau de traits creusés par le couteau, et au fond de chaque rayure une ligne plus sombre.
« Et là, sous ton ongle ? Qu’est-ce qui reste, dans les rayures ? » Il gratte une rayure. Quelque chose résiste, gris, qui ne part pas. « C’est rayé, dit-il, plus bas. Ça reste dedans. L’eau, et… ce qui va avec. »
« Tu peux laver. Tu ne nettoieras jamais vraiment le fond de ces traits-là. » Elle fait glisser le doigt de Théo sur le bois, à côté. Le grain est creusé, lui aussi, mais autrement : des sillons réguliers, doux, le bois lissé entre eux. Pas de réseau gris. Pas de fond noir qui accroche.
Théo regarde le blanc rayé et le miel chaud. Il s’attendait à condamner le bois ; et c’est le plastique, le « plus propre », qui cache un défaut au fond de chaque rayure. « Lisse et blanc » ne veut pas dire « propre ». Sa certitude se fissure. La porte s’ouvre.
Une bouffée d’air froid entre, et un homme avec elle. Mains larges, brunies par le bois ; sous le bras, un manche d’outil poncé et la cuillère en bois de Camille, celle de l’évier, poncée elle aussi. Dans l’autre main, un petit pot.
« Fabien, dit Camille, et il y a dans sa voix la familiarité d’un voisinage ancien. Tiens, justement. On en parlait. »
Fabien pose le manche et la cuillère, voit les deux planches, le doigt de Théo encore sur le plastique. Il prend la planche en bois, la soupèse, la retourne. Puis, du bout de l’ongle, il la frappe sèchement. Un son monte — net, plein, clair. Pas un bruit mou. « Du bois sain. Sec, dense. Quand ça sonne comme ça, c’est bon. » Il regarde Théo. « Tu sais ce qu’il fait, ce bois-là, aux microbes ? »
Théo hausse les épaules. « Il les garde. C’est sale, le bois. Tout le monde le sait. »
« Il les piège, dit Fabien. Et il les assèche. »
Théo le regarde, incrédule. C’est l’inverse de ce qu’il croyait. Fabien ne se vexe pas. Il pose le chiffon et le petit pot près de la planche. « Viens. Je te montre pourquoi. Et après, on s’en occupe. »
Fabien remplit un verre d’eau, y trempe le doigt et laisse tomber une seule goutte sur le bois, bien à plat. « Regarde-la. Sans rien faire. »
La goutte luit, ronde, posée sur le grain. Et lentement, sans qu’on la touche, elle se met à rapetisser — le bois la boit par-dessous. Le grain fonce un peu à cet endroit, l’eau s’enfonce, et au bout d’un moment il ne reste qu’une tache sombre qui pâlit déjà.
« Où elle est passée ? » demande Théo.
« Dedans. Le bois est plein de petits tubes, dans le sens des lignes — des tubes qui ont porté la sève, quand c’était un arbre. Ils boivent encore. » Fabien suit le grain du doigt. « L’eau descend là-dedans, au fond. Et les microbes avec, loin de la surface. En bas, c’est sec ; ils n’ont plus d’eau ; ils ne se multiplient pas, ils s’éteignent. Le bois boit, et il sèche ce qu’il a bu. » Il pose la paume à plat. « Il respire. Comme le cuir d’un tambour. Il prend l’eau, et il la rend. »
Théo touche la tache, déjà presque sèche. Il imaginait le bois comme une éponge sale. C’est le contraire : un piège qui aspire et qui assèche. « Il les boit, dit-il lentement. Et il les sèche. » Il ne donne pas un verdict. Il nomme ce qu’il vient de voir.
Camille prend la planche, la cuillère, et va vers l’évier. Fabien recule d’un pas ; ça, c’est elle.
« Tout ça, c’est vrai, dit Camille en ouvrant le robinet chaud. À une condition. » Elle passe la planche sous l’eau qui fume, frotte le grain avec la brosse — un crissement sec — rince, retourne, frotte l’autre face. « Propre. Et sèche. Si tu la laisses tremper dans l’évier, ou si tu la ranges mouillée, à plat, l’eau reste prisonnière au cœur. Et là, oui, ça tourne mal. »
Elle ferme le robinet. Le bois mouillé a foncé. Puis, au lieu de la coucher sur l’égouttoir, elle dresse la planche debout contre le mur, sur la tranche, bien droite. « Debout. Pour que l’air passe des deux côtés, et que l’eau s’égoutte. Jamais à plat dans une flaque. » Elle prend la cuillère, la rince de même, et la pose debout dans un pot, le manche en bas.
Et Théo, soudain, revoit ce même geste — Camille, l’autre soir, la cuillère dressée dans son pot, lui qui demandait pourquoi, elle qui répondait « pour la suite » sans rien ajouter. « La cuillère, dit-il. L’autre fois. Debout… c’était pour ça. »
« C’était pour ça. » Le bois n’est pas magique, comprend Théo. Il se défend, oui — mais seulement si on le sèche. Le bois sain, c’est du bois soigné.
Théo tourne la vieille planche vers la lumière. Des marques, partout : le grain creusé, des traits plus foncés, une zone presque brune au milieu. « Et ça ? Tout ça, c’est sale ? »
Fabien pose le doigt de Théo sur la zone miel, lisse et chaude. « Touche. La couleur est partout pareille ? Le grain est régulier ? » Oui — le miel est uniforme, le creux du grain est doux, fermé. « C’est lisse. C’est régulier. »
« Ça, c’est la . Du bois qui a vécu, qui a bu l’huile et le temps. C’est pas de la saleté. C’est de la vie. On garde. » Il fait glisser le doigt jusqu’au bord. « Ce qu’il faut surveiller, c’est autre chose. Une fente noire qui s’ouvre et reste humide au fond. Une zone qui ramollit, qui s’enfonce sous le doigt. Une odeur de moisi quand tu approches le nez. Ça, c’est l’eau piégée qui travaille. Ça, on ne soigne pas. On remplace. »
Théo approche le nez de la planche. Ça sent le bois, l’huile, propre — pas l’odeur grise d’un placard oublié. Il cherche une zone molle, une fente. Il n’en trouve pas. « Là, ce serait sale, dit-il, la main au-dessus de la planche comme s’il cherchait une fente. Et là… non. C’est juste vieux. » Il l’a déjà fait, ce tri — le pain de l’autre fois, dur mais sain d’un côté, moisi de l’autre, l’œil et le nez pour juger. La même chose, sur du bois.
C’est la même huile que celle qu’on goûte ici à cette saison. Les mêmes oliveraies. Tu fermes le cercle.
Fabien essuie la planche sèche, puis ouvre le petit pot : une cire ambrée, lisse, et une odeur d’olive monte aussitôt. « Elle est propre. Elle est sèche. Maintenant, tu la nourris. Une fois par saison. À toi. »
Théo prélève une noisette de cire. Elle est tiède, grasse, elle fond presque sous la peau. « Dans le sens du grain, dit Fabien. Doucement. » Théo l’étale en suivant les lignes du bois. Et sous ses yeux, le bois terne s’éveille : la cire entre, le grain boit, la couleur s’approfondit, du miel pâle au brun chaud. Il laisse boire un moment, puis essuie le surplus. La surface reste soyeuse, et accroche la lumière dorée. Il prend la cuillère poncée et fait pareil. Il ne nettoie plus un objet : il prend soin d’une matière vivante.
« Ce geste-là, dit Fabien, je le tiens de mon père. Lui le tenait du sien. On nourrit le bois, et le bois dure. » Il ramasse son manche réparé, pose une main marquée sur l’épaule de Théo, salue Camille, et sort.
Camille range la planche miel debout contre le mur. « Au début, tu versais l’huile sans regarder. » Sur le plan de travail, dans la lumière dorée : la bouteille de verre sombre, une tomate, le mortier de pierre, le linge à pain plié, les herbes rangées à leur place.
Théo prend la tomate. Avant de verser l’huile, il approche le nez du goulot et respire le parfum vert. Il froissera une herbe à la fin, il le sait maintenant, jamais au début. Et — geste neuf, que personne ne lui a montré — il passe la paume à plat sur la planche nourrie, soyeuse et tiède, avant d’y poser la lame.
« On la respecte », dit-il, sans lever les yeux.
C’est tout. Camille ne répond pas. Elle goûte ce qu’il a fait, et hoche la tête, une fois. Dehors, la lumière dorée descend sur les toits. C’est l’heure de l’huile nouvelle. La saison recommence, comme il y a un an.
- Q : Une planche en bois est-elle moins hygiénique qu’une planche en plastique ? — R : Non, au contraire, si elle est propre et sèche. Le bois aspire l’eau de surface, et les microbes avec, vers l’intérieur où, privés d’eau, ils s’éteignent. Une planche en plastique rayée, elle, retient l’eau et les résidus au fond de ses sillons. La condition, c’est de garder le bois sec.
- Q : Comment laver et ranger une planche en bois ? — R : À l’eau chaude, en frottant, jamais en la laissant tremper ni au lave-vaisselle. On la sèche debout, dressée, pour que l’air circule des deux côtés et que l’eau s’égoutte — jamais à plat dans une flaque. Et on la nourrit une fois par saison à la cire ou à l’huile d’olive, dans le sens du grain.
- Q : Comment savoir si une planche en bois est juste vieille ou vraiment à jeter ? — R : Par l’œil et le nez. Une couleur miel uniforme et un grain lisse sont une patine, signe d’un bois sain qu’on garde et qu’on soigne. Une fente noire qui reste humide, une zone molle, une odeur de moisi sont le signe qu’on remplace : c’est de l’eau piégée, comme un pain moisi.