
La pierre bouge sous le pied de Marc.
Léna voit tout — le calcaire qui bascule, ses bras qui battent l’air — avant de crier. Il dévale l’éboulis, et le craquement quand son genou heurte l’arête lui retourne l’estomac.
« Marc ! »
Il ne pleure pas, et c’est pire. Il reste assis de travers, la jambe serrée dans les bras, le visage blanc. Le sang perle, sombre contre la roche pâle.
Léna dévale à son tour, les mains raclant la pierre. La coupure entaille profondément son genou, de la terre dans la plaie, les bords irréguliers. Le sang trempe ses doigts.
« Ça va. » Sa voix tremble. « Ça va, je — »
« Montre-moi. »
Il retire sa main. Le sang coule plus vite. La gorge de Léna se serre. C’est grave.
Le village est à vingt minutes. Trop loin. Marc pâlit, sa respiration est courte.
Mais il y a quelque chose de plus proche.
Elle a entendu ça au marché : l’ de l’ guérit tout. Une vieille femme avait ri en disant que c’était un conte. L’autre non.
Léna sait que le bosquet existe. Personne ne dit où il est.
« On y va », dit-elle.
Les yeux de Marc s’écarquillent. « Mais c’est interdit — »
« Je sais. »
Elle glisse son épaule sous son bras, le hisse debout. Il gémit quand son poids passe sur la jambe blessée. Léna sent la chaleur qui monte de lui et le tremblement de tout son corps.
Nord-ouest. Vers les chênes. Là où les sources courent sous la pierre.
Le sentier descend raide, ombragé. Léna traîne Marc à demi, et tout son poids tire sur son épaule. Il trébuche tous les trois pas, il halète. Le sang goutte sur les feuilles sèches, taches sombres qu’elle essaie de ne pas compter.
« Où — » commence-t-il.
« Marche. »
Elle écoute l’eau. Elle suit le son comme un fil entre les arbres. Des , des troncs épais et noueux, un feuillage serré. La lumière passe du clair au tacheté, puis au sombre. L’air frais monte du ravin devant.
La jambe de Marc cède. Léna le rattrape, les bras en feu.
« Presque là. »
« Comment tu sais ? »
Elle ne sait pas. Mais le bruit d’eau est plus fort maintenant, un ruissellement régulier qui résonne sur la pierre. Et elle se souvient — près du vieux chêne, là où la source suinte — fragments d’une conversation qu’elle n’était pas censée entendre.
Ils écartent les branches basses. Le ravin s’ouvre.
Et c’est là.
Une clairière, petite et ronde, cernée de troncs de chêne comme des piliers. Des bassins peu profonds parsèment le sol, remplis de quelque chose de vert pâle et lisse. L’eau suinte d’une paroi calcaire, lente et régulière, et s’étale dans d’étroits canaux que quelqu’un a creusés dans la terre.
L’air sent la pluie sur la pierre, minéral et frais. La lumière tachetée glisse sur les lits d’argile, et tout est silencieux sauf la voix tranquille de l’eau.
Léna aide Marc à s’asseoir. Il s’affale contre un tronc, la jambe tendue, la respiration forte. Le sang a ralenti, mais la plaie reste ouverte, avec de la terre séchée sur les bords.
Elle s’agenouille près du bassin le plus proche. L’argile est fraîche sous ses doigts, lisse et glissante quand elle la ramasse. Elle se tient d’un bloc, dense et lourde, vert pâle comme des feuilles neuves à l’ombre.
Marc regarde, les yeux mi-clos. « C’est ça ? »
« Oui. »
Elle se lève, l’argile dégoulinant entre ses doigts —
« Qui t’a donné la permission ? »
La voix est calme. Ferme.
Léna se retourne. Une femme se tient au bord de la clairière, à moitié cachée par un tronc de chêne. Elle est vieille, tannée par le soleil, le visage creusé de rides profondes. Elle porte un tablier délavé, de l’argile étalée sur le tissu. Ses mains pendent le long de son corps, mais son regard est perçant.
La gorge de Léna s’assèche. « Je — »
« C’est interdit ici. » La femme avance. Pas vite, mais chaque pas pèse. Elle a de l’autorité.
« Je sais. » La voix de Léna se casse. « Mais mon frère — regarde. »
Elle fait un geste. Marc lève la tête et montre son genou. Du sang, de la terre, la peau déchirée. Le visage de la femme ne change pas, mais quelque chose bouge derrière ses yeux. Elle traverse la clairière en quatre enjambées, s’agenouille près de Marc sans le toucher.
Elle examine la plaie, puis le garçon : son visage pâle, sa respiration prudente.
« Tu as mal ? » lui demande-t-elle.
Marc hoche la tête.
« Beaucoup ? »
Il fait oui encore une fois.
La femme s’assoit sur ses talons et regarde Léna. « Si je te donne l’argile, tu sauras pourquoi elle guérit ? »
Léna hésite. Elle a envie de mentir, de dire oui. Mais le regard de la femme ne cille pas.
« Non. »
« Alors tu apprendras. » La femme se lève. « Sinon, tu abîmeras plus que tu ne soignes. »
Elle va vers les lits d’argile et fait signe à Léna de la suivre.
« Regarde. » La femme s’accroupit près d’un bassin, passe sa main sur la surface. « L’argile se forme lentement. Très lentement. La roche — » elle tape la paroi calcaire d’où émerge la source, « — se dissout dans l’eau. Les minéraux restent. Ça prend des siècles. »
Léna s’agenouille à côté d’elle. L’argile brille, humide, vert-gris dans la lumière tachetée.
« Pourquoi verte ? »
« Les minéraux. Fer, magnésium. Ils donnent la couleur. » La femme presse sa paume à plat dans l’argile, puis la soulève. L’empreinte reste, parfaite. « Et les propriétés. »
Elle ramasse une poignée et serre. L’eau perle sans couler. Elle ouvre la main et ajoute une seule goutte de la source. L’argile la boit aussitôt.
« L’argile boit l’impureté. Elle refroidit. Elle protège. » Elle regarde Léna. « Pas de magie. Juste… patience. Attention. »
Pas de magie. Juste… patience. Attention.
Léna regarde l’argile briller. « On peut en prendre ? »
« Combien ? »
« Pour le genou de Marc. »
La femme penche la tête. « Seulement ça ? »
« Oui. »
« Alors regarde bien. Je ne le ferai qu’une fois. »
Elle va vers un autre bassin, où l’argile est plus fine, plus humide. Elle écrème la surface du bout des doigts, sans jamais creuser. Elle en ramasse le creux d’une main, pas plus.
« Jamais plus profond. Jamais à la source. » Elle montre les canaux, les sillons soigneux qui dirigent l’eau. « Si tu creuses trop, l’eau change de chemin. L’argile ne se reforme plus. »
Léna comprend, maintenant. Les canaux n’ont rien d’un hasard : ils répartissent l’eau également et nourrissent chaque bassin juste ce qu’il faut.
« Combien de personnes savent ? »
La bouche de la femme se serre. « Trop peu. Et si j’en dis plus, trop de monde viendrait. »
Elle se lève, l’argile au creux d’une main, et retourne vers Marc. Elle s’agenouille près de sa jambe.
« Ça va faire froid », lui dit-elle.
Il fait oui.
Elle prend de l’eau de source au creux de sa main libre et la laisse couler sur la plaie. Marc inspire brusquement entre ses dents, les jointures blanches contre la racine de chêne. L’eau coule rose et emporte la terre et le sang. La femme travaille avec méthode, patiente, jusqu’à ce que l’entaille soit nette.
Puis l’argile.
Marc halète quand elle touche la peau — un choc froid brutal — mais il ne recule pas. La femme la tasse soigneusement, couvre la plaie bord à bord et lisse avec les doigts. L’argile verte fonce là où le sang perce, puis ne bouge plus.
De sa poche de tablier, elle tire une bande de lin et la serre autour du genou. Ses mains sont marquées, sûres. Des dizaines d’années de ce geste-là, pense Léna. Soigner. Protéger.
« Reste assis dix minutes. Laisse l’argile travailler. »
Marc fait oui, encore étourdi. Assis, la jambe immobile et le lin serré, il respire plus lentement : Léna le voit à ses épaules qui se relâchent.
La femme s’assoit de nouveau et les regarde tous les deux. « Vous comprenez maintenant ? Pourquoi c’est protégé ? »
Léna regarde les bassins, les canaux, le suintement lent de l’eau. « Si cent personnes venaient… »
« En un mois, il ne resterait rien. Mais si tu sais comment prendre — » elle touche l’argile à la surface du bassin, à peine une écume, « — l’Argelière donne toujours. »
Marc remue. « Et si on en prenait trop sans faire exprès ? »
La femme croise son regard. « La source s’arrêterait. L’argile sécherait. Et personne n’aurait rien. »
C’est simple. Pas de reproche. Juste une conséquence.
Dix minutes deviennent quinze. L’argile sur le genou de Marc a séché, vert-gris, un peu craquelée sur les bords. La femme la vérifie, approuve et l’aide à se lever. Il s’appuie sur la jambe : il grimace, mais il tient debout.
« Ça va ? »
« Oui. Merci. »
Elle le regarde un moment, puis elle regarde Léna. Une décision se prend derrière ce regard perçant. De son tablier, elle tire une petite bourse de cuir aplatie. Elle l’ouvre : à l’intérieur, de l’argile séchée, pâle et poudreuse.
« Pour chez vous. Un souvenir. C’est comme ça qu’on faisait, avant. » Elle ferme la bourse et la donne à Léna. « Mais ne dis jamais l’endroit. Seulement comment faire. »
Léna la prend. Le cuir est doux, usé. Il pèse plus lourd que l’argile qu’il contient.
« Promis. »
La femme approuve. Elle sourit presque. Puis son regard part vers le village, et son visage devient lointain.
Ils quittent le bosquet lentement. Marc boite mais marche, une main appuyée sur l’épaule de Léna. La montée est plus dure que la descente, et le soleil perce le feuillage en puits de lumière. La chaleur les prend à mesure qu’ils grimpent, et la fraîcheur de l’ s’efface.
Ni l’un ni l’autre ne parle. Léna se retourne une fois, mais le ravin a avalé la clairière. Rien que des chênes, de l’ombre, et un bruit d’eau si faible qu’elle n’est pas sûre de l’entendre.
Marc change d’appui et teste sa jambe. « C’est vraiment une fée ? »
Léna pense aux mains de la femme, marquées et tachées d’argile. Les canaux soigneux. Les siècles qu’il a fallu pour faire ce vert.
« Non. Mais elle sait des choses qu’on a oubliées. »
« On va oublier aussi ? »
Les doigts de Léna se serrent sur la bourse dans sa poche. « Non. »
Ils atteignent le bord du village. Des murs de pierre blanche, cuits par le soleil de l’après-midi. Une fontaine ruisselle sur la place, et un chien somnole à l’ombre. Normal. Comme si rien ne s’était passé.
Mais Marc marche plus sûrement maintenant, après ce moment assis, la jambe serrée dans le lin. Et Léna porte un secret plus lourd que le cuir, plus lourd que la poudre.
Marc lui jette un regard. « On ne dira rien ? »
Elle fait oui. « Rien. Sauf comment faire. »
Il a un petit sourire fatigué. « D’accord. »
Ils repartent vers la maison. La bourse repose, tranquille, contre la hanche de Léna. Quelque part derrière eux, caché dans les chênes et la pierre, l’Argelière continue de suinter.
Prendre sans abîmer. C’est tout.
- L’ est de la , accumulée dans le relief calcaire au fil des siècles.
- Le fer lui donne sa teinte verte ; ses feuillets retiennent l’eau et les particules.
- Dans le récit, la gardienne rince la plaie puis applique l’argile. Dans la vraie vie, on appelle un adulte et l’on comprime la plaie avec un linge propre avant de la rincer et de la couvrir.
- Récolter en surface seulement — jamais creuser, jamais s’approcher de la source elle-même.
- Si on laisse à l’argile le temps de se reformer, il y en aura toujours pour ceux qui viendront.