En fin d’hiver, Nestor a vu du blanc tout au fond du verger. Pas de la neige : des fleurs. Un arbre s’était couvert de fleurs blanches et roses, alors que tous les autres autour de lui étaient encore nus.
Il a couru, le souffle court dans l’air froid. « Papé ! Un arbre a fleuri, en plein froid ! »
Papé Florent est arrivé, les mains dans les poches. « Celui-là, c’est l’. Le plus pressé de tous nos arbres. Chaque année, il ose le premier, bien avant le printemps. Les gens d’ici le guettent : quand l’amandier fleurit, on sait que l’hiver tire à sa fin. » Nestor a regardé l’arbre avec respect. Le premier. Le plus courageux.
Mais fleurir si tôt, a expliqué Papé, c’est un pari. « Comme il s’ouvre avant la fin des grands froids, l’amandier risque une dernière gelée sur ses fleurs. Si le gel les attrape, il y aura moins d’amandes l’été d’après. Certaines années il perd, d’autres il croule de fruits. On ne peut pas le presser, et on ne peut pas le protéger : un arbre est trop grand pour qu’on le couvre. On ne peut que le regarder oser. »
Lila, arrivée en trottinant, voulait sauver les fleurs. « On met une couverture ! » Papé a souri. « On ne couvre pas un arbre, ma petite. Il fait son pari tout seul. C’est ça, vivre au rythme des saisons : on ne commande pas, on accompagne. »
Nestor a compris quelque chose : l’arbre ne se presse pas pour lui plaire. Il suit son temps à lui, et il faut le respecter.
Papé a emmené Nestor près d’un autre arbre : un vieil , au tronc gros et noueux, tordu comme une corde. « Lui, c’est tout le contraire de l’amandier. L’olivier ne se presse jamais. »
« Il est vieux comment ? » a demandé Nestor.
« Très vieux. Plus vieux que moi, bien plus. Un olivier vit des centaines d’années. Et quand on en plante un, il faut des années avant qu’il donne ses premières olives : plusieurs années pour les premières, des dizaines d’années pour qu’il donne vraiment. Celui qui plante un olivier, souvent, ne le verra jamais grand. C’est pour ses enfants, ses petits-enfants, qu’il le plante. »
Nestor a regardé le vieil olivier. Quelqu’un, il y a très longtemps, l’avait mis en terre sans savoir qui mangerait ses olives. Et aujourd’hui, c’était eux.
Papé a sorti son sécateur et s’est mis à l’olivier, coupant certaines branches, en laissant d’autres. Nestor ne comprenait pas. « Pourquoi tu coupes ? Tu lui fais du mal ! »
« Au contraire, je l’aide. Regarde au cœur de l’arbre : c’est tout serré, tout sombre. Le soleil et l’air n’entrent pas. En coupant les branches en trop, j’ouvre l’arbre. La lumière passe, l’air circule, et l’arbre met sa force dans les bonnes branches, celles qui porteront les olives. Tailler, ce n’est pas couper au hasard. C’est aider l’arbre à donner le meilleur. »
Nestor a regardé les branches coupées par terre, puis l’arbre, plus clair, plus aéré. Il sentait l’odeur fraîche du bois coupé. L’olivier semblait respirer mieux.
Celui qui plante un olivier ne le verra jamais grand. C’est pour ses enfants, ses petits-enfants, qu’il le met en terre.
Ils se sont assis au pied de l’. « Et toi, demanda Nestor, tu as planté des arbres ? »
« Oui. Quelques-uns que je ne verrai jamais vraiment grands. Mais ce n’est pas grave. Mon grand-père a planté celui-là, sous lequel on est assis. Il ne savait pas que ce serait toi, un jour, qui mangerais ses olives. Et un jour, tes olives à toi, ce seront peut-être tes petits-enfants qui les ramasseront. »
Nestor a levé les yeux dans les branches du vieil olivier. Un arbre planté par un homme qu’il n’avait pas connu, pour des enfants qu’il ne connaîtrait jamais. Une longue chaîne de gens, reliés par un arbre.
Lila, elle, avait ramassé une poignée de petites olives noires tombées et se les passait d’une main à l’autre, comme des billes. « On les mange ? » « Pas comme ça, a ri Papé. L’olive, aussi, demande du temps et du soin avant d’être bonne. »
Le soir, dans son carnet, Nestor a dessiné l’ en fleur et le vieil olivier noueux, côte à côte. À côté, il a écrit : « L’amandier ose le premier, il fait son pari. L’olivier prend son temps, des dizaines d’années. On pour aider l’arbre, pas pour le punir. On plante pour ceux qui viendront après. »
Il a repensé au vieil olivier, planté par l’arrière-grand-père qu’il n’avait pas connu. L’amandier qui ose, l’olivier qui attend : deux façons de vivre le temps des arbres. L’un parie sur tout de suite, l’autre parie sur très loin. Et les deux demandent de , sans jamais forcer.
« Papé, dit-il avant de fermer le carnet, quand je serai grand, je planterai un olivier. » Papé a souri. « Voilà. Et tu ne le verras pas vieux. Mais quelqu’un, après toi, s’assiéra dessous. »
- Q : Pourquoi l’ fleurit-il avant tous les autres arbres ? — R : Parce qu’en Provence, c’est l’un des tout premiers à fleurir, dès la fin de l’hiver. Sa floraison annonce le printemps. Mais fleurir si tôt est un pari : une dernière gelée peut abîmer ses fleurs et réduire la récolte d’amandes.
- Q : Pourquoi -t-on un olivier ? — R : Pour l’aider, pas pour le punir. En coupant les branches en trop, on ouvre l’arbre : la lumière et l’air entrent au cœur, et l’arbre met sa force dans les branches qui porteront les olives. Tailler, c’est aider l’arbre à donner le meilleur.
- Q : Pourquoi dit-on qu’on plante un olivier pour ses petits-enfants ? — R : Parce qu’un olivier met des années à donner ses premières olives, et des dizaines d’années pour donner vraiment. Celui qui le plante ne le verra pas grand : il le met en terre pour ceux qui viendront après lui. C’est une façon de penser à très long terme.