Ce matin-là, Nestor s’est arrêté net sur la place du village. Un bruit l’avait attiré : de l’eau qui coulait, fine et claire, dans la vieille de pierre. Il y a trempé la main. L’eau était fraîche, presque froide, et le bassin sentait la pierre mouillée.
Papé Florent traversait la place avec son panier. Il s’est arrêté à côté de son petit-fils. « Tu te demandes d’où elle vient, cette eau ? » a-t-il dit. « Tout le village s’est bâti autour d’elle. Pas par hasard. »
Nestor a levé les yeux. Les maisons serrées, les ruelles étroites, et au milieu, cette fontaine qui coulait sans s’arrêter. Il n’y avait jamais vraiment fait attention. « Elle coule toute seule ? » a-t-il demandé.
Papé a souri. « Toute seule, non. Suis-moi. » Ils ont quitté la place et remonté une ruelle, jusqu’à un endroit où l’eau sortait de la roche, au pied de la colline. Un mince filet, clair, qui naissait là, entre deux pierres.
« Ça, c’est la . L’eau sort de la terre ici, toute seule ça oui. Elle a voyagé longtemps sous la roche avant de ressortir. Les premiers habitants ont vu cette source, et ils ont dit : on s’installe ici. Sans eau, pas de village. »
Nestor a regardé l’eau naître de la pierre. « Et la fontaine, en bas ? »
« On a creusé un petit passage, pour amener l’eau de la source jusqu’à la place. Comme ça, personne n’a besoin de monter ici : l’eau descend toute seule au cœur du village. C’est malin, et c’est très vieux. »
De retour sur la place, Papé a montré à Nestor un long bac de pierre, à côté de la fontaine, usé et lisse. « Tu sais ce que c’est ? » a-t-il demandé. « C’est le . Avant les machines, les femmes du village venaient laver le linge ici, toutes ensemble, dans l’eau de la fontaine. Ça parlait, ça riait, ça frottait : c’était le rendez-vous du village. »
Lila, la petite sœur de Nestor, est arrivée en courant, les mains déjà dans le bassin. « On peut boire ? » a-t-elle demandé. Papé a ri. « Celle-là, c’est pour les bêtes et le jardin, plutôt. Mais regarde : la fontaine donne à boire aux gens, le lavoir sert à laver, et l’eau qui déborde part arroser les jardins, plus bas. Pas une goutte ne se perd. Tout est pensé pour qu’une même eau serve plusieurs fois. »
Nestor a posé la question qui le tournait depuis un moment. « Et si tout le monde veut l’eau en même temps ? Si quelqu’un prend tout ? »
Papé a hoché la tête, content de la question. « Ah ! Ça, c’est le plus important. Quand l’eau est rare, on ne peut pas être égoïste. La fontaine est à tout le monde, et à personne en particulier. Depuis toujours, la règle est simple : chacun prend ce qu’il lui faut, et laisse couler pour le suivant. On ne détourne pas une source pour soi tout seul. »
Nestor a regardé l’eau passer de la fontaine au lavoir, puis filer vers les jardins. Une même eau, partagée par tout le village, du haut jusqu’en bas.
La fontaine est à tout le monde, et à personne. Chacun prend ce qu’il lui faut, et laisse couler pour le voisin.
Avant de rentrer, Papé a fait toucher à Nestor la pierre du bassin, creusée au milieu, lisse comme un galet. « Tu vois ce creux ? Ce n’est pas l’eau qui l’a fait. Ce sont les mains. Des mains qui se sont posées là, jour après jour, pendant des centaines d’années. Chacun a usé un peu la pierre, et chacun a bu à la même eau. »
Nestor a posé sa main dans le creux, à son tour. Elle y entrait pile. Il a pensé à tous ceux d’avant, qui avaient mis leur main au même endroit, qui avaient eu soif comme lui, qui avaient partagé cette eau-là.
De retour à la maison, il a ouvert son carnet. Sous ses anciennes notes, il a écrit, en s’appliquant : « Le village est né autour d’une . L’eau descend de la roche à la . On se la partage, chacun son tour. Personne ne la prend toute. »
Il a regardé par la fenêtre, vers la place où la fontaine coulait encore, dans le soir. Une eau patiente, venue de loin sous la terre, et que des gens, depuis très longtemps, avaient appris à partager.
- Q : Pourquoi tant de villages anciens sont-ils nés près d’une source ? — R : Parce qu’en Provence l’eau est rare, surtout l’été. On ne pouvait s’installer que là où l’on était sûr d’avoir de l’eau toute l’année : près d’une source, là où l’eau sort naturellement de la roche. Sans eau, pas de village.
- Q : Comment l’eau arrive-t-elle à la fontaine sans pompe ? — R : On capte une source située plus haut que le village, et on conduit son eau par un petit canal de pierre. L’eau descend toute seule, car elle va toujours vers le bas. Pas besoin d’électricité : il suffit de suivre la pente.
- Q : Pourquoi dit-on que l’eau de la fontaine se partage ? — R : Parce qu’elle est rare et qu’elle appartient à tout le village. La règle, depuis toujours, est de prendre ce qu’il faut et de laisser couler pour le suivant. On ne détourne pas une source pour soi tout seul : chacun a sa part.