
On choisit avec soin sa mangeoire, puis on la remplit de ce qu’on a sous la main — et c’est souvent là que l’effort se gâte. Le contenant ne vaut que ce que vaut le contenu. Cet article se concentre donc sur l’aliment lui-même : quelles graines pour quelles espèces, quels fruits pour les frugivores (les mangeurs de fruits), quels insectes pour les insectivores, et — tout aussi important — quels produits courants relèvent du danger pur et simple. Le contexte écologique justifie cette précision : Hallmann et al. (2017, PLOS ONE — https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0185809) documentent une chute de 76 % en saison, et de 82 % au cœur de l’été, de la biomasse d’insectes volants sur 27 ans. Ce qu’on offre devient alors un appoint qui peut compter.
Sources : LPO (https://www.lpo.fr/), Cornell Lab Project FeederWatch (https://feederwatch.org/learn/feeding-birds/), BTO Garden BirdWatch (https://www.bto.org/our-science/projects/gbw), RSPB Safe Feeding (https://www.rspb.org.uk/birds-and-wildlife/advice/how-you-can-help-birds/feeding-birds/safe-feeding). Cet article ne constitue pas un retour d’observation de première main. Aucune affirmation toxicologique ne se substitue à l’avis d’un vétérinaire spécialisé en faune sauvage.
Commençons par les graines, qui forment l’ossature de toute mangeoire. Le tournesol noir (parfois appelé « tournesol oléique ») en est la référence absolue. Cornell Lab : « The most common type of seed offered at feeders in North America is black-oil sunflower seed… the preferred food item for a wide variety of birds ». Sa polyvalence tient à trois atouts : une coque fine que les petits passereaux fendent sans peine, un bon rendement chair/coque, et une richesse élevée — le carburant thermique indispensable en hiver. Il attire un éventail large : mésanges (charbonnière, bleue, nonnette, huppée, à longue queue), pinsons, verdier, sittelle torchepot, gros-bec casse-noyaux, et le chardonneret en complément.
À côté de ce pivot, deux variantes ciblent des becs particuliers. Le tournesol strié, rayé blanc et noir, à coque épaisse, convient aux espèces à bec puissant (gros-bec casse-noyaux, verdier). Le cartame (Carthamus tinctorius), graine blanche, vise un autre usage : c’est la graine de prédilection des cardinaux nord-américains (Project FeederWatch), avec l’avantage d’une relative répulsion vis-à-vis des étourneaux et des écureuils.
La nigelle de Guinée (Guizotia abyssinica, encore commercialisée sous le nom de « graine de chardon ») est une petite graine noire et huileuse au public très ciblé. Cette petite graine oléagineuse est surtout recherchée des pinsons fins, en premier lieu du chardonneret élégant et du tarin des aulnes (RSPB ; BTO Garden BirdWatch). Le chardonneret élégant, exclusivement granivore, fréquente volontiers les mangeoires en hiver. La nigelle est le levier le plus efficace pour attirer chardonneret élégant, tarin des aulnes et sizerin flammé. Une précaution toutefois : elle germe vite si elle prend l’humidité, d’où la nécessité d’une mangeoire à orifices fins protégée par un toit.
Les mélanges de petites graines, eux, associent typiquement millet (blanc, jaune ou rouge), alpiste, avoine et sorgho. Le millet attire avant tout les moineaux et les petits granivores. En France, ils nourrissent pinson des arbres, verdier d’Europe, moineaux domestique et friquet, bruant zizi et tourterelles. Méfiance cependant avec les mélanges bon marché dilués au blé : les oiseaux les trient et délaissent le blé, qui finit au sol.
Les cacahuètes (arachides) ferment ce tour des graines, avec quelque 50 % de lipides. Cornell Lab : « Peanuts are the seed of the Arachis hypogaea plant and actually grow underground… many birds love them! ». En France, la mésange charbonnière compte parmi les visiteuses les plus régulières des mangeoires, où elle consomme graines de tournesol et arachides (LPO ; Oiseaux des Jardins).
Quand le froid s’installe, les graines ne suffisent plus : il faut du gras. Le suif est particulièrement recherché des insectivores comme la sittelle et les pics, qui y trouvent un substitut énergétique aux insectes devenus rares (RSPB ; Cornell Lab). Les boules industrielles associent typiquement graines de tournesol et flocons de blé ou d’avoine liés à de la graisse (suif, graisse de bœuf ou huile de coco durcie). Elles ciblent les mésanges (toutes espèces), la sittelle torchepot, le pic épeiche, le pic vert à l’occasion, le grimpereau des jardins, le pic épeichette — et, en hiver dur, le rougequeue noir.
Le suif maison reste simple à préparer, à condition de respecter une règle de pureté absolue. Formule de base : une graisse végétale solide (Végétaline ou suif végétal durci) fondue à feu doux, mélangée à des graines (tournesol concassé, flocons d’avoine, cacahuètes broyées non salées), puis coulée dans un moule et refroidie. Aucun sel, aucun sucre, aucun additif. Et jamais de margarine (acides gras trans), de beurre salé, de saindoux industriel salé, ni de restes de friture.
Au-delà des graines et du gras, fruits et insectes apportent des compléments précieux. Côté fruits, frais ou secs, ils régalent les frugivores opportunistes : merle noir, grive musicienne, grive draine, étourneau sansonnet, fauvette à tête noire en hiver doux. Raisins secs réhydratés (trempés 30 min en eau tiède puis essorés), pommes en quartiers, poires défraîchies. RSPB : « Blackbirds will eat a broad range of foods, from fruit, suet pellets to mealworms ». Une mise en garde s’impose pourtant : « If you have a dog or a cat don’t put out dried fruit – vine fruits, such as raisins, can be toxic to them » — les raisins secs, sains pour les oiseaux, sont toxiques pour vos animaux domestiques.
Côté insectes, les vers de farine — larves de Tenebrio molitor, vendues séchées ou vivantes — offrent un apport protéique de premier ordre. RSPB : « Mealworms are especially popular with Robins and Blue Tits ». Cornell Lab : « chickadees, titmice, wrens, and nuthatches relish this food and mealworms are one of the only food items that reliably attract bluebirds ». En France, le rouge-gorge familier est l’un des visiteurs les plus friands de vers de farine (RSPB ; LPO). Un réflexe qualité : l’essentiel de la production mondiale vient d’élevages asiatiques aux normes inégales ; mieux vaut privilégier les vers produits en France ou en Europe.
Reste le versant le plus important de tous, celui qu’on néglige le plus : ce qu’il ne faut jamais donner. Les grandes organisations ornithologiques (RSPB, Cornell Lab, LPO) convergent sur une même liste noire : pain, aliments salés, chocolat et produits transformés. Les encadrés qui suivent détaillent, un par un, les aliments à proscrire absolument et le mécanisme exact de leur toxicité.
- Cacahuètes salées ou aromatisées : « Avoid salted peanuts or peanuts that have been roasted with any coatings or flavorings » (Cornell Lab).
- Riz cuit, pâtes cuites : faible valeur nutritive, encombrement digestif. Le mythe du riz cru qui ferait exploser les oiseaux est un canular.
- Aliments moisis ou rances : « Be sure to dispose of any fruit that becomes moldy because some molds create toxins » (Cornell Lab). Mycotoxines ( d’Aspergillus flavus) hépatotoxiques et cancérigènes.
- Sucre et bonbons : à proscrire (sauf eau sucrée pour colibris, sans équivalent en France).
- Avocat : persine toxique pour de nombreuses espèces aviaires (principe de précaution).
- Restes de viande crue ou cuite : risque microbiologique (Salmonella, Campylobacter), attire les rats.
Tout cela se module enfin au fil de l’année. En hiver (novembre-mars), on privilégie les graines (tournesol noir, cacahuètes entières non salées), le suif et les boules de graisse, et les mélanges enrichis en matières grasses. Hors reproduction, le régime de la mésange charbonnière est majoritairement granivore (graines, complétées de baies et de bourgeons), ce qui justifie l’apport de graines grasses (LPO ; Oiseaux des Jardins). Au printemps (mars-mai), c’est la transition : on lève progressivement le nourrissage classique, car en période de reproduction le régime de la mésange charbonnière devient essentiellement insectivore. On ne maintient, au besoin, que des vers de farine séchés pour les rouges-gorges et les merles.
L’été (juin-août), on cesse le nourrissage classique en climat tempéré : c’est l’eau de l’abreuvoir qui devient prioritaire, surtout en canicule. Si l’on maintient un apport, on le limite à de très petites quantités de vers de farine, et seulement par météo défavorable prolongée. À l’automne (septembre-novembre), on réintroduit par paliers. RSPB : « Seeds and peanuts should only be fed between November and April ». On commence par de petites quantités, qu’on augmente vers la mi-décembre.
Le tableau ci-dessous récapitule, espèce par espèce, l’aliment et le distributeur appropriés en France métropolitaine.
- Mésange charbonnière, Mésange bleue : tournesol noir, cacahuètes entières non salées, suif — tube, hopper, cage à suif
- Chardonneret élégant, Tarin des aulnes, Sizerin flammé : nigelle (Guizotia abyssinica), tournesol décortiqué fin — tube à orifices fins (nigelle)
- Pinson des arbres, Verdier d’Europe : tournesol noir, mélange de petites graines (millet + alpiste) — plateau, hopper, au sol
- Rouge-gorge familier : vers de farine séchés, fruits, pommes coupées — plateau au sol
- Merle noir, Grive musicienne, Grive draine : pommes coupées, fruits, vers de farine — plateau au sol
- Sittelle torchepot : tournesol noir, cacahuètes entières non salées, suif — hopper, cage à suif, tube
- Moineau domestique, Moineau friquet : mélange de petites graines (millet, alpiste), miettes — plateau, hopper
- Pic épeiche, Pic épeichette : suif, cacahuètes entières non salées — cage à suif robuste
- Tourterelle turque, Tourterelle des bois : millet, maïs concassé, mélange — plateau au sol
- Gros-bec casse-noyaux : tournesol strié, graines à coque épaisse — plateau, hopper
Sources
- LPO
- LPO Refuges
- Oiseaux des Jardins
- Project FeederWatch — Feeding birds — programme participatif nord-américain de suivi des mangeoires ; ses pages de conseils sur le nourrissage des oiseaux de jardin
- Project FeederWatch — Feeder types — fiche du même programme comparant les grandes familles de mangeoires
- BTO Garden BirdWatch — suivi participatif britannique des oiseaux de jardin, mené toute l’année et non pour la seule saison froide, à raison d’un comptage hebdomadaire par jardin
- RSPB Safe Feeding — conseils de l’association britannique de protection des oiseaux pour nourrir sans risque sanitaire : hygiène des mangeoires et aliments à proscrire
- EFSA
- ANSES
- Hallmann et al. (2017) — PLOS ONE